Voyageurs mais pas figurants !

Vipassana

Alors que nous sommes en volontariat dans la jungle péruvienne, je reçois la confirmation de mon inscription au stage de méditation Vipassana. Dix jours complets pour se recentrer seront parfaits pour entamer 2017, et à mi-chemin de nos deux ans de voyage, idéal pour faire un break.

Ce stage est aussi l’occasion de relever le défi de Rodolphe, mon ami d’enfance : se taire pendant une journée ! Ma réputation de grand bavard refait surface… Défi relevé dix fois plutôt qu’une !

Vipassana

Vipassana, c’est quoi ?

Vipassana, c’est la méditation que pratiquait Gautama avant de devenir le Bouddha, il y a plus de 2500 ans. Simple, pure et intense, cette méthode suit l’enseignement du Bouddha pour atteindre l’illumination.

Elle consiste à porter l’attention sur soi, observer ses sensations corporelles sans ne jamais y réagir. Rien de plus. Laisser faire, être et prendre conscience de soi.

Vipassana signifie littéralement « voir les choses telles qu’elles sont ». C’est un processus d’auto-observation et d’auto-purification par l’expérimentation de vérités profondes telles l’impermanence, la souffrance et l’illusion de l’ego.

Cette technique a pour but d’éradiquer la souffrance, de purifier le mental, permettant ainsi à chacun de faire face aux problèmes de façon équilibrée et dans le calme. C’est un art de vivre.

Vipassana, toujours par la purification mentale, permet d’éliminer bon nombre de troubles psycho-somatiques (bien que ce ne soit pas sa vocation première). Il supprime les trois causes du malheur : l’ignorance, l’envie, l’aversion.

Rappelons qu’il ne s’agit aucunement d’une pratique religieuse bien qu’utilisée par Gautama pour devenir le Bouddha, mais bien d’une technique utilisable et bénéfique par tout un chacun.

Vipassana

Déroulement du stage

La durée du stage est de dix jours obligatoires, temps minimum nécessaire pour atteindre un certain niveau. Durant cette période aucune communication extérieure n’est permise, afin de poser son attention vers l’intérieur, quand dans notre société la grande majorité du temps nous la posons vers l’extérieur. Interdiction de tout objet électronique mais aussi de lire, d’écrire, de parler, de regarder l’autre ou d’écouter de la musique. Interdit de courir, de faire du sport. Je rentre volontairement en prison pour supprimer les stimuli extérieurs, les distractions, les objectifs. Afin de se retrouver, de laisser la vérité corporelle s’exprimer.

Les journées se déroulent de la même façon : levé à 4h, méditation de 4h30 à 6h30, puis petit déjeuner et pause jusqu’à 8h. 2ème session jusqu’à 11, puis déjeuner. A 13h, 3ème session jusqu’à 17h et à nouveau une heure de pause où un thé est servi à tous, plus une petite collation pour les primo-stagiaires. Encore une heure de méditation suivie d’une heure de cours dispensé sur bandes audio, et une dernière heure de travail avant de se retirer dans ses quartiers pour dormir.

Le code de discipline

Pour aider à tenir cette pratique exigeante, un code de discipline doit être scrupuleusement respecté. Il offre « le cadre de travail » propice pour progresser.

  1. Ne pas tuer. Cette règle implique le végétarisme.
  2. Ne pas voler.
  3. Ne pas avoir de comportements sexuels déviants. Pendant la durée du stage toute pratique sexuelle est proscrite.
  4. Ne pas mentir. Pour aider à respecter cette règle, toute parole est interdite pendant la durée du stage. Plus encore nous devons respecter le Noble Silence, qui proscrit toute forme de communication. Pas de paroles ni de gestes ni de regards. Cela permet de méditer sans perturbation, aide à la concentration tout en créant une atmosphère de paix.
  5. Ne consommer aucun toxique (l’arrêt du tabac, de l’alcool ou de tout autre toxique doit être débuté au moins 15 jours avant le début du stage).
  6. Ne plus manger après midi. Pour les débutants, c’est-à-dire ceux pratiquant Vipassana pour la première fois, une petite collation est offerte à 17h. Pour les autres, seul un thé est ingéré.
  7. Ne pas décorer son corps ou avoir des comportements sensuels.
  8. Ne pas dormir sur un matelas trop haut ni trop confortable.

Tout étudiant doit respecter le silence du début à la fin du stage. L’isolation est de mise. Il est en revanche permis et conseillé de s’adresser au professeur pour travailler sereinement. Tout contact physique est prohibé et la séparation homme-femme obligatoire.

Vipassana

Financement

Les cours sont gratuits et financés uniquement sur base des donations des pratiquants. Seuls les élèves ayant achevé au moins un stage de 10 jours jusqu’au bout ont le droit de contribuer. Ainsi les cours sont financés par ceux qui ont réalisé les bénéfices qu’apporte Vipassana. Les enseignements reçus le sont donc grâce aux méditants précédents. Et si l’on apprécie ce que l’on reçoit, on peut à son tour offrir à de futurs étudiants de quoi recevoir la même chose.

Les progrès ne dépendent que de soi et de son travail, personne ne peut faire Vipassana à votre place. Cinq facteurs de progression existent : l’effort, la confiance, la sincérité, la santé et la sagesse.

 

Mon premier stage Vipassana à Katmandou, décembre 2012.

Je garde un souvenir ambivalent de ma première expérience. À l’époque au Népal lors de mon premier grand voyage en solitaire, j’avais voulu découvrir la méditation un peu naïvement, sans me douter de la difficulté qu’elle représentait, les efforts qu’elle exigeait. En ce temps je fumais, n’avais aucune sensibilité particulière pour la nutrition végétarienne, j’étais très bavard (et je le suis toujours !). Les règles ne paraissaient pas me convenir à priori. J’étais arrivé au centre avec une légère appréhension, surtout en ce qui concerne mon sevrage tabagique imminent. Je ne me doutais pas que ce serait le moindre de mes soucis…

Mu par un mouvement instinctif, en déposant à la consigne l’intégralité des affaires interdites, livres, lecteur mp3, stylos, carnet, argent, etc, j’omettais volontairement de me décharger d’une boîte d’antibiotiques. Juste au cas où pensais-je, enfreignant déjà la quatrième règle du code de discipline signé une heure plus tôt. Ne pas mentir.

La résistance

Le premier jour fut une réelle surprise. « C’est donc ça méditer ? » Ne rien faire. Tenter de ne penser à rien. Revenir à sa respiration dès qu’une pensée surgit et qu’on en prend finalement conscience. Le stage débute par trois jours de pratique Anapana, étape préliminaire à Vipassana, consistant à se focaliser uniquement sur son souffle, plus facile qu’être détaché de tout pour le débutant. J’étais étonné, un peu déçu sans doute.

Le second jour je m’ennuyais beaucoup, mais surtout mon corps commençait à souffrir de tant d’inconfort. Rester assis en tailleur 10h par jour était affreusement douloureux, et pire que tout j’avais été obsédé  durant deux bonnes heures par la faim qui me tenaillait la veille, avant de m’endormir malgré tout. Pour couronner le tout, j’étais plein de questions, plein de doute envers certains points précis de l’enseignement reçu la veille. Pourquoi être végétarien sous le prétexte de respecter la règle « Ne pas tuer », les végétaux sont vivants eux aussi ?! Pourquoi s’abstenir sexuellement, n’est-ce pas le fondement de la vie même? J’avais été poser mes questions au Dharma, l’enseignant, comme l’autorise le règlement une heure par jour, et en étais revenu pleinement insatisfait, ses réponses se limitant généralement à « Continue to meditate ». Éduqué à alimenter mes réflexions cérébrales, Vipassana cherche justement à les éliminer pour faire place au ressenti corporel, et inconsciemment je m’en défendais.

Vipassana

L’explosion

Comme on pouvait le prévoir, le troisième jour, ma colère monta. Je n’y tenais déjà plus. Alors que la veille je m’étais accroché, me rappelant que j’étais là de mon propre gré et que j’avais signé, par écrit, un contrat moral m’engageant à tenir bon dix jours malgré les difficultés qui ne manqueraient pas de se présenter, cette troisième journée, j’en étais persuadé, étais la dernière. La veille la faim m’avais encore tenu éveillé des heures durant. Je salivais en rêvant de snickers, je ne pensais qu’à ça. Je me torturais avant de sombrer, épuisé. Le soir venu je faisais mon sac et le lendemain à 4h30, retournais méditer, disons plutôt dormir assis, dans l’attente du petit déjeuner. Je me sentais confus et dérangé. Bien sûr il fallut que j’aille récupérer mes biens personnels, dont mon passeport, et lorsque je les réclamais auprès d’un assistant ce dernier m’invita à discuter quelques instants avant de me libérer. J’étais fou de rage ! Il me prenait en otage puisque mes affaires étaient gardées sous clé. Soit. J’irai voir le Dharma. Ceux qui me connaissent un tant soit peu savent combien je peux être têtu, voire acharné, particulièrement quand je suis furieux. J’allais donc dans la grande salle m’asseoir en face de cet homme sans expression, rondouillard, drapé dans une couverture banale, qui me semblait n’avoir jamais bougé un orteil depuis trois jours, perché qu’il était en face des 250 méditants de Katmandou, tel un grand vase de déco sans fleur.

Il me demanda simplement et sans surprise, de rester, et ce qui n’allait pas dans ma pratique. À son contact j’eus envie de pleurer, mais me retenu autant que je pus. Il argua que je n’avais pas commencé Vipassana qui débutait le lendemain, ce que j’ignorais, que nous ne pratiquions qu’Anapana, la technique préparatoire. Je n’en avais rien à faire de tous ses panas. Je ne désirais qu’une chose : retrouver ma vie et ma liberté, du moins celle que je croyais détenir. Je ne me souviens plus de ce qu’il m’a dit ensuite. Il m’a supplié mais ça n’aurait jamais suffit d’ordinaire. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Honnêtement je suis encore aujourd’hui bien incapable de comprendre pourquoi je suis resté. Mon ego sans doute était bien dérangé par la situation, prenant le double risque pour lui-même de rester et perdre une partie de son pouvoir ou de partir et ainsi admettre son impuissance devant ce challenge.

Vipassana

La maladie psycho-somatique, expression libératrice

Le lendemain je découvrais Vipassana, et j’adorais. J’avais déjà pratiqué des méthodes d’auto-perception et d’auto-apprentissage similaires, en relaxation-visualisation quand j’étais grimpeur, en Feldenkrais puis en ostéopathie, et je me plongeais enfin dans le travail le cinquième jour. Les difficultés étaient néanmoins loin d’être terminées et le soir même la fièvre me prenait. Je m’auto-diagnostiquais bouche béante devant un miroir : angine blanche bilatérale, mes amygdales grosses comme de petites balles de golf, piquées de dizaines de pointes blanches purulentes. C’était mon tour de supplier, pour voir un médecin, mais on me répétait que ce n’était qu’une expérience, ni positive ni négative, que ça passerait. Je prenais « illégalement » mes antibiotiques et continuais à moitié méditer, moitié somnoler, mon corps se vidant de son eau et de ses toxines par tous les pores de sa peau. Trois jours plus tard, le traitement faisait effet et je me sentais mieux.

La méditation, l’écoute du corps

Le huitième jour j’étais capable de méditer environ cinq heures par jour, un exploit comparé aux premiers jours. Parfois le « DOOONG » puissant et vibratoire du gong immense, signalant le terme de deux heures de méditation me surprenait tant je pensais qu’il fût encore tôt et j’appréciais enfin d’être là, immobile, sans rien faire d’autre qu’observer tout ce monde, cette société qui s’ébattait en moi. Pendant de longues heures je pleurais, convulsivement. Je tremblais de tout mon corps caché sous une épaisse couverture. Je me vidais de blocages émotionnels cachés. Au terme de l’effondrement de cette grande barrière, je sentais ma colonne changer lentement de posture, mes muscles lombaires paravertébraux reprenant du tonus à chaque expiration. Je me redressais, mes vertèbres déroulant, se réveillant d’un long coma. Des vibrations viscérales parcouraient mon corps et je les laissais m’envahir, s’emparer de moi. Avec violence je m’affaissais sur mon côté gauche et restais ainsi un long moment, patient et immobile, pleurant à nouveau doucement, le souffle court car les poumons comprimés peinaient à se développer. Pour la première fois je perçus ma rate se vider, d’une simple et puissante contraction, tel le réflexe d’un poisson de fuir lors d’une attaque prédatrice. Comment décrire mon état ? Mon acuité à percevoir était décuplée, ma capacité à rester focalisé sur le travail de méditation était telle que rien d’autre n’existait. Étais-je en transe comme sous l’effet d’une drogue ? Non. À chaque instant je pouvais décider de mettre fin à l’expérience, me lever et faire tout autre chose. Je restais là par choix à laisser vivre librement mon corps, depuis trop longtemps soumis à mes décisions mentales. Lui aussi voulait parler, se mouvoir par sa propre intelligence, exprimer, réguler. Et il semblait qu’il en connaissait davantage que « moi ». Une autre réalité émergeait, et mon esprit décidait en conscience, volontairement, de la laisser être. Huit jours pour briser ma carapace mentale, quelle libération !

Vipassana

Conclusion

A la fin du stage j’aurais presque souhaité rester dix jours de plus pour profiter de ma nouvelle condition, mais cette première expérience était suffisante en soi, et je savais avoir découvert une méthode si bénéfique pour moi qu’elle ne s’éloignerait jamais trop loin. Dans cette pratique un trésor se cachait. Par la suite je continue à pratiquer quotidiennement quelques temps, puis régulièrement chaque fois que j’en sentais le besoin pendant quelques années. Après avoir ouvert mon cabinet d’ostéopathie en Nouvelle-Calédonie, je pratiquais encore, utilisant la méditation comme travail de centrage préparatoire aux consultations, mais mon style de vie quelque peu hyperactif m’éloignait petit à petit de ce travail requérant rigueur et régularité, et bientôt, il disparut tout à fait.

Me voilà donc devant l’opportunité nouvelle de redécouvrir Vipassana, la technique de méditation ancestrale menant à l’illumination. Que se passera-t-il ? Je n’en ai aucune idée. Ce stage sera-t-il aussi éprouvant et mouvementé qu’il y a cinq ans ? Parviendrai-je à percevoir mieux que dans ma vie ordinaire ? Je m’y rends en confiance, ouvert à toutes les possibilités, à la surprise, à la découverte d’un monde entier à portée de regard, celui de mon propre corps, de la vie qui s’y écoule.

Lima, la veille de me rendre au centre Vipassana

Impressions matinales

Me voilà au pied de l’expérience Vipassana. Le silence. Je suis à la fois impatient et fébrile. J’ai peur de souffrir en me regardant longuement. Je sais que ce travail libère et mène à une connaissance plus profonde de soi, mais c’est toujours de l’électricité dans les pieds et le souffle court que je me jette à l’eau. Dix jours pour s’isoler du monde, se séparer des Hommes, leur culture, leur regard. Dix jours sans personne pour me juger. Dix jours pour me vider, m’épurer des blocages émotionnels accumulés, des barrières mentales gardiennes de l’égo, de l’autocensure que l’on s’inflige quotidiennement. Dix jours pour écouter. Taire les flots de paroles, de pensées, de gesticulations physiques et mentales pour laisser parler le corps. La vie est toujours prête à exprimer ses besoins, son mouvement, sa vérité. En lui offrant la place d’honneur elle ne va pas se gêner ! Je la sens déjà, cette envie compulsive de pleurer, enfler en moi comme une bombe de cris sans cesse étouffés. Elle sait déjà que je vais m’asseoir sans bouger, que c’est enfin son tour de parler. Ce serait si gênant de m’effondrer ici, dans la salle bondée du restaurant Cordano de Lima, où je sirote un cortado grande en grignotant un sanguche jamon y queso. Pour moi comme pour les autres clients. Personne ne saurait quoi faire, et ils auraient raison.

Pleurer désamorce mes colères. Ma coquille se brise à coup de larmes et on peut enfin regarder ce qu’il y a dedans. Puis il faudra assumer mes peurs, qui dessèchent mon foie, font trembler mes reins et me rendent cassant. Si je veux rester beau et vivant je dois être souple comme le roseau de La Fontaine. Flexible et adaptable, sous tous les vents.

J’ai peur d’être fragile.

J’ai peur d’avoir honte.

J’ai peur de rater ce que j’entreprends.

J’ai peur de me décevoir et de décevoir ceux que j’aime.

J’ai peur de ma violence.

J’ai peur de ne pas suivre le bon chemin.

J’ai peur de ne pas être à la hauteur de mes rêves.

J’ai peur de m’affronter.

J’ai peur de me découvrir, d’assumer qui je suis, et de perdre biens matériels et amis.

J’ai peur d’être nu, dépourvu de protection.

Quelques rencontres éphémères

En descendant du bus à l’arrivée à Lima, je demande mon chemin pour rejoindre San Martin de Porres, le quartier où vit le couchsurfer qui m’accueillera ce soir. Au guichet, le quinquagénaire dynamique à mes côtés devance la souriante hôtesse, et m’invite à me suivre.

— Il faut passer par le centre historique, j’y vais aussi ! Viens avec moi si tu veux.

Et me voilà à marcher à toute allure à côté de cette rencontre fortuite. Il se trouve que mon ange gardien est suisse et vit au pied des montagnes sur les hauteurs de Chavín de Huántar, site classé  pour ses temples dans la cordillère blanche, aussi fameuse pour ses treks et ascensions. Lorsque Don Gilberto apprend que nous sommes cyclistes, nous voilà invités chez lui !

—J’ai moi aussi traversé l’Amérique du sud à vélo ! Mon vélo est peut-être encore dans la sous-pente de l’escalier de mon dernier hôtel à Cusco, où je l’ai laissé il y a quinze ans ! J’habite une maison traditionnelle, mais équipée comme un Suisse, me lance-t-il d’un coup de coude complice. Ta ligne est là, moi je prends la B. Soyez les bienvenus chez moi !

Et le voilà disparu aussi vite qu’apparu dix minutes plus tôt. Moi qui hésitais encore à aller ou non à Huaraz, je me dis que la spontanéité de la vie et les coïncidences sont si bonnes à suivre que ça me donne envie de sauter dans l’eau les yeux fermés, encore une fois.

Le couchsurfing à Lima est sympa. Je rencontre Migue passionné de voyage et de photographie mais aussi un jeune couple colombien avec qui je partage une chambre. À nouveau je suis invité à Bogota.

Vipassana à Lima, décembre 2016

Vipassana

Arrivée au centre Cieneguilla

Je dors tout le trajet qui mène au centre. À l’arrivée je fais la rencontre brève de Call et de Mike. Le premier est canadien et voyage seul à la recherche d’expériences spirituelles. Le second est américain, a 23 ans et vient d’être diplômé en psychologie. Assis sur la large pelouse en pente qui surplombe l’aile des dortoirs je profite de ces derniers moments de socialisation. Dans quelques heures, je le sais, je n’aurai plus le droit d’écrire.

Une collation est offerte exceptionnellement en ce jour zéro, à ma grande joie. Quelques regards s’échangent mais je mange dans le silence, dans le brouhaha général du réfectoire, qui me rappelle mes années collège.

Ça y est. C’est maintenant. Je me retire du monde pour me plonger dans celui non moins extraordinaire de la vie intérieure, de qui et ce que je suis vraiment. J’ai peur. J’ai très envie de commencer. Je me souhaite une grande patience, une belle tranquillité. Que l’amour me transperce, que la mer se déchaîne si tel est son besoin. Que tout soit dit sans un mot. Que tout soit réalisé sans un seul mouvement. Qu’une pure intention me donne la force d’avancer quoiqu’il advienne. Que toute mon attention se porte au-dedans et sache suivre le fil de l’histoire. Que mon corps se centre librement et parfaitement. Puisse-t-il trouver l’équilibre.

Le gong sonne. L’heure est venue.

Vipassana

Anapana, le contrôle du mental

Les trois premiers jours nous pratiquons Anapana, qui consiste à observer le souffle entrer et sortir des narines. Ainsi se réalise progressivement le contrôle du mental. L’exercice parait simple, pourtant, il est loin de l’être. Bien entendu il faut au préalable respecter Sïla, la conduite morale, pour espérer atteindre Samadi, le contrôle du mental. Assis en tailleur sur le carré de mousse dense recouvert d’un simple tissu, et posé sur une natte, façon indienne, j’observe donc l’air entrer, l’air sortir. L’air entrer. L’air sortir. Pendant quelques minutes, quelques dizaines de minutes, tout va bien. Seulement des déconvenues luttent contre la pratique. Ça me gratte par ici, la chemise colle à ma peau par là. Une mouche vient m’embêter et je n’ai pas le droit de bouger. Je dois rester assis, les yeux fermés, et rester concentré. L’air entre. L’air sort. L’air entre. L’air sort. Tout va mieux, je pratique Anapana. Sans m’en rendre compte, comme le début d’un rêve dont on n’a jamais conscience, je suis projeté dans mes projets futurs, obsédé par l’organisation de nos prochaines étapes. J’imagine et met en perspectives les possibilités après Lima.

— Nous pourrions passer voir ce Suisse croisé avant-hier. Combien de jours passerons-nous à Trujillo ? Quand vais-je changer nos pneus usés jusqu’à la moelle ?

Sans le savoir j’ai quitté l’exercice. Mon mental a repris le contrôle à mon insu.  Je m’y remets. L’air entre. L’air sort. L’air entre. L’air sort. Des fourmillements envahissent maintenant ma jambe droite, l’immobilité n’aidant pas à ma circulation sanguine. Cela me démange d’abord un peu puis l’insensibilité me fait bientôt tout à fait mal jusqu’à m’obséder. Je déplace légèrement ma jambe puis change de position sans faire de bruit. Assis en seiza, fesses sur les talons, je me sens mieux et cela soulage en même temps ma colonne. Allez je m’y remets, me dis-je. L’air entre. L’air sort. Je ne sais pas pourquoi cela devient tentant d’ouvrir les yeux. Je résiste, résiste, mais n’écoute plus mon souffle et finit par craquer en jetant un coup d’œil furtif autour de moi.

Vipassana

Nous sommes environ une centaine d’élèves dans une grande salle rectangulaire au plafond haut et au sol carrelé sur lequel reposent des nattes. Les murs blancs ne portent aucune décoration ni fioriture. De simples fenêtres à jalousie permettent d’aérer la pièce sur toute sa longueur. La salle est comble, la capacité d’accueil dépassée. La ségrégation étant de rigueur, tous les hommes sont rassemblés sur la gauche, les femmes à droite, séparés d’un simple couloir sans mur d’un mètre de large. Espace symbolique. Devant s’assoient les étudiants expérimentés, c’est-à-dire ceux ayant suivi jusqu’au bout au minimum un cours de dix jours comme celui-ci. Cela donne l’exemple aux nouveaux élèves tentés par l’agitation. Une place nous a été assignée le premier jour, et nous ne sommes pas libres d’en changer.  Nous sommes donc relativement serrés, pouvons rester assis sans se toucher mais sans la possibilité d’allonger les jambes ni de s’étendre, posture de toute manière interdite. En face de nous, au centre du hall, se tient notre professeur. Rubin Ulrich est grand et svelte, européen, de petits yeux perçants mais le plus souvent fermés, encavés sous de proéminents sourcils. Son front soucieux s’allonge en haut en grignotant doucement mais sûrement ses fins cheveux coupés courts. Sa lèvre supérieure pincée a disparu sous une épaisse moustache bien tenue, accompagnée d’une barbe broussailleuse. Ses vêtements sont sobres et il ne porte aucun objet de coquetterie ni d’appartenance identitaire d’aucune sorte. Il se tient parfaitement immobile, assis en tailleur sur une table basse en bois afin que tout le monde puisse le voir facilement. Son air est grave, profondément enfoui au-dedans.

J’ai encore entorsé Sila, le code de discipline. Je n’ai pas suivi les instructions mais cette fois c’est la bonne. Prenant bon exemple, je replonge dans mes allées et venues nasales. L’air entre. L’air sort. Non, d’abord je vais regarder l’heure, la pause ne devrait pas tarder maintenant. Quoi ?! Seulement 20 minutes que je suis ici ? J’aurais juré une heure ! Me voilà en colère. Je souffle. Patience et concentration. L’air entre. L’air sort. L’air entre. L’air sort.

— Qu’ il est joli ce chant d’oiseau, si mélodieux ! Mince je suis encore sorti. Focalise toute ton attention sur ton souffle, ce n’est quand même pas sorcier !

Je me surprends l’instant suivant à rigoler, immergé dans le souvenir d’une anecdote vécue par le passé. Comment a surgi ce souvenir de mon subconscient ? Aucune idée, mais mon mental m’a encore joué un tour. Bien difficile pour moi, donc, de porter mon attention sans faille sur un objet et rien d’autre. Trois jours durant revenir systématiquement à son souffle, bouche fermée, qui entre et sort en rythme par le nez, permet petit à petit de contrôler son mental. De mesurer d’abord combien il domine notre être afin de laisser place à une attention choisie. L’exercice nous ramène progressivement, avec patience et persévérance, au moment présent.

Le réveil du corps

Parallèlement de nombreuses sensations corporelles m’interpellent, notamment situées dans ma colonne. Mes muscles profonds, paravertébraux, modifient leur tonus, et tour à tour je m’érige, me cambre, m’effondre sur moi-même, me redresse à nouveau. Je me contorsionne, mes vertèbres craquent, mes muscles se tendent et se relâchent. Toute ma posture verticale est en ébullition, en pleine transformation. Tout ceci se réalise sans mon contrôle actif, comme si une force venue de l’intérieur dirigeait les mouvements, réajustait mon tonus, tirant ici, détendant là. Je devrais revenir à Anapana, mais apprécie particulièrement observer ce phénomène. Cela me captive et dès le premier jour, j’ai le sentiment de bien travailler. Je me cabre violemment en extension, si fort que j’ai la sensation d’être coupé en deux. Ma tête pend en arrière, tiraillée par les puissants trapèzes, et ma mandibule, de la même manière, force vers le bas si bien que je me retrouve bouche béante ouverte au ciel, comme possédé par quelque démon. Les cantiques en päli (langue ancienne de l’Inde) de S.N.Goenka reprennent à travers les hauts-parleurs. La session du matin va toucher à sa fin. De quoi vais-je avoir l’air dans cette posture devant les autres ? Après tout, nous n’avons pas le droit de nous regarder, et si je ne puis expérimenter ce genre de choses ici, où le ferais-je ? Je sais aussi que je peux reprendre le contrôle moteur quand je veux. Je ne suis ni en transe ni possédé, mais je laisse mon corps diriger le mouvement. Je veux savoir où sa volonté me mènera. J’ouvre un œil : le professeur me regarde calmement, sûrement intrigué par mes extravagances.

Trois jours passent ainsi. Les sensations s’affinent. Les mouvements violents dans ma colonne perdurent et me vient l’image de mon propre accouchement. Cela parlera certainement à mes amis et collègues ostéopathes. J’ai la vive impression de revivre le traumatisme de la naissance, la descente-rotation dans le couloir utérin, et mon cou est cassé en extension, le corps bloqué à l’intérieur en rotation droite-extension, tractant sur mon larynx et affectant ma capacité à respirer. À survivre. Mon histoire familiale refait surface et je pleure doucement, sans effusion, avant de me réaligner, relaxé.

Vipassana, la purification du mental

La technique change

Le quatrième jour, je suis impatient. Nous allons enfin commencer Vipassana, ce que j’attends de longue date. Nous passons la journée non plus à observer le souffle, mais la sensation qu’il procure sur le triangle de peau située entre la base du nez et la lèvre supérieure. Moi qui attendais tant cette journée car elle m’avait ravisé sur mon impression initiale très négative lors de mon premier cours il y a cinq ans, me voilà pris dans des sensations très désagréables. Je suis dérangé par d’interminables distractions. Je ne trouve pas la force de me concentrer. Je m’ennuie et me demande de temps à autre ce que je peux bien faire là !

Comme chaque jour le cours du soir annonce les instructions du lendemain, permettant de comprendre intellectuellement le pourquoi du comment. J’écoute attentivement les explications de Goenka sur la bande audio enregistrée, remplies d’exemples et d’allégories teintées d’humour, pleines d’empathie envers nous, jeunes élèves travaillant à trouver la voie de la libération et de la vérité. Le chemin est long et semé d’embûches construites par l’ego qui se protège. Pendant ces 75 minutes d’écoute nous sommes autorisés à nous détendre légèrement, sans pour autant nous affaler. La voix de Goenka, en anglais, est fortement marquée par son accent indo-birman, mais complétée par la seconde traduction en espagnol je parviens, si j’écoute attentivement, à capter l’essentiel du cours. Hélas je décroche quelques fois, dominé par la fatigue.

Tempo quotidien

Le cours débute entre 4h et 4h30 du matin et s’achève entre 21h et 21h30. L’intensité et la densité du programme est voulue et orchestrée. Il ne laisse aucun espace pour la distraction, nous forçant intentionnellement à braver les forteresses de l’ego. Chaque soir je me couche sans tarder une seconde dans mon dortoir, et le sommeil m’envahit aussi vite que l’épuisement l’exige. À 4h le gong retentit une première fois en série. Giuseppe est en charge du réveil matinal. Rôdé à la discipline Vipassana depuis qu’il pratique chaque année un cours de dix jours, ce petit homme rond sans être gros, crâne rasé et visage ouvert empli de gentillesse, se lève à 3h30 chaque nuit, prend une douche froide, et revient dans le dortoir que je partage s’asseoir en attendant l’heure. Son duvet repose sur trois cartons juxtaposés sur le carrelage, à côté duquel s’alignent en rang d’oignons son portable qui lui sert de réveil, ses lunettes et un tube de crème anti-moustique. Il a rangé à son arrivée le matelas de mousse, sûrement estimé trop confortable pour respecter la cinquième ordonnance du code de discipline, ne pas dormir sur une literie trop haute ni trop confortable. Un peu trop militaire (il est d’ailleurs spécialiste en béton armé) il ouvre les portes de chaque dortoir sitôt finie sa première tournée de gong et allume la lumière, éliminant tout espoir de se rassoupir quelques précieuses minutes supplémentaires avant la longue journée qui nous attend tous. Sans m’offusquer outre mesure, je considère ça comme un petit excès de zèle venant de sa part. Je suis accoutumé à me lever tôt depuis le début de notre voyage aussi suis-je en forme de bon matin, mais notre troisième colocataire, Eduardo, ne semble pas partager le même enthousiasme. Sans dire mot, puisque c’est interdit, il se retourne grommelant sur son matelas tirant son drap sur ses yeux pour tenter d’occulter un tant soit peu la lumière éblouissante, électrique et agressive du néon. Les deux heures de méditation achevées, tous filons avaler notre petit déjeuner. Vaisselle faites, dents brossées, j’écrase mon corps courbaturé, parfois tout habillé, sur mon matelas profiter de Morphée une petite heure supplémentaire. Mes trois colocataires, Giuseppe, Eduardo et Willie font d’ailleurs de même systématiquement.

Comment méditer ?

Le gong retentit. Il est 8h, début de la seconde session de trois heures cette fois. Les 5ème, 6 ème et 7ème jours je multiplie les efforts et mobilise mes ressources du mieux que je peux pour profiter de la technique. En trois mots elle se résume à observer ses sensations avec équanimité. Tout est dit dans cette phrase. Nous devons patiemment poser notre attention sur chaque zone du corps et ressentir ce qui s’y passe. Inutile de comprendre la signification d’une sensation, ni même de la nommer. La sensation est langage corporel, elle indique une transformation. En prendre conscience est suffisant pour s’apercevoir que tôt ou tard elle disparait. Nos scientifiques ont démontré que la matière est de nature vibratoire. Rien n’est solide qu’en apparence. Cette loi de la nature, l’impermanence, s’expérimente en constatant par nous-même l’apparition et la disparition de toute sensation. Si toute sensation, agréable ou non, est impermanente, s’y attacher en générant de l’avidité ou de l’aversion ne peut que conduire à la souffrance. Ainsi supprimer l’attachement en faisant preuve d’équanimité (faire preuve d’égalité d’humeur, de lâcher prise) peut mettre fin à la souffrance humaine. Voilà en résumé ce que propose pas à pas la méditation Vipassana.

C’est ainsi que dès le cinquième jour nous entrons dans le domaine de Pañña, la connaissance vivante. Après avoir expérimenté Sïla, la morale, qui soutient Samadi, le contrôle du mental, Pañña est le champ de la purification du mental et du développement de qualités telles que l’effort, la tolérance et la patience, la sagesse, la vérité, la générosité, le don, la renonciation, la gentillesse, la ferme détermination et l’amour.

Toute la journée durant, j’observe donc le plus attentivement possible le monde sensationnel de mon corps. Partie par partie, j’explore et perçoit tantôt des sensations grossières, pesantes, douloureuses, tantôt des sensations fines, légères et vibratoires. Parfois je ne sens rien. Je m’attarde alors un peu sur la zone, aux aguets.

Le rythme varie quelque peu selon les heures de la journée. Les deux heures du matin sont silencieuses et se terminent par trente minutes de cantiques chantées par Goenka. A 8h le seconde session s’entame par une heure d’ Adhitthana, la ferme détermination. Pendant soixante minute il faut s’efforcer de ne pas bouger d’un pouce, ni d’ouvrir les yeux, quoiqu’il arrive. Gautama à 35 ans s’est assis au pied d’un arbre avec la détermination infaillible d’atteindre l’illumination totale. Il s’asseya et commença à méditer en se promettant de ne plus bouger avant d’atteindre son but. Trois fois par jour nous nous entraînons donc à développer cette qualité. J’y parviens au niveau physique, ce qui me rend heureux et me donne de la force pour poursuivre mes efforts. Lorsque la session se termine on peut entendre les soupirs de soulagements emplir la salle, des gémissements grincent ici et là. Souvent je dois porter ma jambe pour la déplier et déposer délicatement le pied au sol pour qu’il retrouve sa souplesse en mouvement. On se relève lentement, étourdit, épuisé. Au niveau mental en revanche, c’est une autre affaire et fréquemment je m’évade en pensées, je m’endors assis affalé sur moi-même ou je transpire de douleur, attaché à la sensation désagréable sans pouvoir m’en défaire, résistant, lui donnant malgré moi appui pour continuer d’exister. Anicha, anicha, l’impermanence, l’impermanence.

Vipassana

Progrès

Le travail est long j’en ai conscience, aussi suis-je indulgent avec moi-même et satisfait de tant de progrès depuis cinq ans. Je suis capable de travailler réellement 6 à 8 heures par jour quand à Katmandou je ne commençais à accepter la pratique que le huitième jour et ne parvenais à méditer que trois à quatre heures par jour maximum. Je prends conscience que mes habitudes de vie y sont largement pour quelque chose. Sïla, la conduite morale, est le fondement de Vipassana. Depuis cinq ans, j’ai modifié progressivement mes habitudes alimentaires, mes cycles de sommeil, réduit ma consommation de toxiques en arrêtant notamment ma consommation de tabac. Depuis 15 mois de voyage à vélo nous ne buvons que très peu d’alcool. Je m’exerce chaque jour à réguler mes émotions et mes pensées négatives, et je vis désormais dans un environnement bien plus sain. Tout cela mis ensemble élargit grandement le terrain propice à la méditation, et je le sens. Je sais aussi où je mets les pieds, ayant délibérément choisi de réexpérimenter cet entraînement intensif. Malgré cela je ressens ce cours comme une épreuve, et renouvelle mentalement plusieurs fois par jour ma détermination à suivre cet enseignement jusqu’au bout.

Distractions

Lors des courtes pauses de quinze minutes, qui cisèlent les sessions longues de travail, et qui succèdent toujours à une heure intensive, tous sortons prendre l’air, hébétés. Les pas sont lents, nous marchons comme des zombies. Boire un verre d’eau, aller aux toilettes. La plupart s’allongent sur la belle pelouse en pente qui longe le hall. Certains s’étirent, beaucoup s’étalent, exténués. D’autres préfèrent faire les cent pas pour faire tourner un peu la machine. L’herbe tendre, verte, frétille en s’écrasant sous la voûte plantaire.

Lorsque les stimulations extérieures sont si réduites, la moindre distraction est bonne à prendre. On se régale de peu. La pelouse en pente donne vue sur les montagnes environnantes, mais rocheuses, dégarnies et monotones, elles ne m’enchantent guère et je préfère alors regarder de plus près ce qui m’entoure. Des cactus entourent le gazon bien arrosé. Un saguaro (prononcer Sah-Wha-Roh) s’élève haut comme un arbre, lançant des bras latéraux en toutes directions, et dégage une belle puissance. J’observe méticuleusement l’opuntia planté juste en face de ma chambre. Je compte l’arborescence et mesure la souplesse des cladodes, ces articles en forme de raquettes qui donnent son surnom au « cactus-raquette », connu de tous pour donner les délicieuses figues de Barbarie. J’apprécie la répartition des épines, la forme des jointures entre deux cladodes, les nuances de vert, et admire combien cette plante semble saine. Les chants des oiseaux me font le plus grand bien. La vie. La mélodie. Le rythme. La solitude se loge derrière mon sternum, entre l’os et le cœur. Une zone un peu floue teintée d’écœurement. Un peu pesant, un peu vide, un peu pleurant. Ces petits oiseaux véloces me mettent du baume au cœur. Ils sont là chaque matin et chaque soir, et colorent ma vie extérieure si réduite ces jours-ci.

Il y a aussi cette jeune tortue qui se balade librement dans l’enceinte du centre. C’est devenu ma copine. Elle m’inspire par sa lenteur, sa sagesse. Je souris dès que je reste avec elle et lui parle en pensées. Deviendrais-je fou ? J’ai juste besoin d’un peu de compagnie et puisque je me suis interdit celle des Hommes cette petite tortue me donne beaucoup par sa présence. Je lui gratte le cou qu’elle étire largement, semblant apprécier mes caresses. Elle me gratifie d’une bonne bave sur les pieds, et déjà, le gong retentit.

Vipassana

Vivre en communauté

La vie monastique facilite les choses

La vie en commun dans le silence est une expérience à part entière. La vie monastique si rigoureuse évite de nombreux choix que l’on devrait concerter, ça facilite les choses. Néanmoins nous devons faire des tours de ménage dans la chambre et les toilettes. Nous nous sommes organisé le jour 0 avant que le Noble Silence ne s’impose, malgré tout nous avons besoin d’un minimum de communication. Les échanges pratiques et nécessaires sont réduits au strict minimum et seulement quand le besoin de donner une information devient impérieuse. Ils se sont limités à donner l’heure à laquelle nous devions rester dehors pour permettre à l’un d’entre nous de laver le dortoir, et se renseigner où se trouvait les ustensiles de ménage. On écoute sans regarder, on fait un léger signe de tête pour signifier qu’on a compris. Point barre. Pas de merci, pas d’argumentation, chacun revient à ses moutons. À l’aube et au crépuscule les moustiques sont de la partie et rappelons-nous la première règle de Sïla, ne pas tuer, ou plutôt, ne nuire à aucun être vivant et sa version positive : souhaiter que chacun puisse trouver le bonheur. Hors de question donc d’écrabouiller le parasite qui nous suce le sang et que je redoute particulièrement depuis que deux de ces gentils êtres m’ont transmis la dengue, paralysant partiellement mes bras. Je m’asperge donc de répulsif puissant, préférant le toxique sur ma peau que la fièvre jaune qui sévit dans la région ! Quand je vois que mon voisin de chambrée se débat, je pose à son intention le spray à portée de sa main pour qu’il en fasse bon usage. Petite entorse au règlement mais la solidarité m’y oblige. Je m’amuse à le voir souffler fort sur les fourmis en colonne qui envahissent nos affaires. Les balayer risquerait de les écraser…

Quand à Katmandou je souffrais plusieurs jours de mon angine blanche le comité m’avait exceptionnellement offert de la tisane dans un thermos qu’elle déposait le soir sur mon lit. J’avais pleuré de ce geste si humain au beau milieu du désert communicatif qu’est le monastère. Je partageais alors chaque soir le précieux breuvage avec mon voisin. Sans parler, sans fioritures, simplement en lui servant une tasse que je lui tendais en détournant le regard. Nous sirotions notre boisson chaude chacun sur notre lit. Nous partagions ce moment ensemble et moi qui souffrais tant de cette première expérience, cet interdit bravé m’avait réchauffé le cœur, me rappelant ô combien importants sont les rapports humains.

Le flux libre

Au soir du 7ème jour, le discours de Goenka est clair : il faut intensifier la pratique. Chaque jour depuis Vipassana le jour 5, l’attention portée aux sensations se veut de plus en plus globale. Nous débutions en parcourant le corps partie par partie, méticuleusement. Puis symétriquement nous tentions de percevoir les parties identiques deux par deux, en miroir. Enfin lorsque l’information est accessible il est possible de sentir un flux libre parcourir tout le corps en même temps, très fin, très agréable. Cela m’évoque la grande vague en thérapie crânio-sacrée. Je ne l’ai sentie qu’une seule fois pendant ce cours, et m’en souviendrai longtemps. Je ne sentais alors plus aucune douleur dans le corps, plus de fourmillement ni d’inconfort dans les jambes pourtant régulièrement écrasées et insensibilisées par la mauvaise circulation sanguine. Plus de contorsions spinales, de réajustements posturaux, de spasmes musculaires. Plus de pensées, plus d’émotions qui distraient. Le calme plat. La tranquillité. La paix dans le corps, et cette vibration, ce mouvement fin, léger et véloce présent partout à la fois, unifiant le corps, absorbant l’attention. Le temps n’existe plus, et je ne suis nulle part. Ces sensations merveilleuses ont une fin aussi, tout comme celles désagréables. Anicha, l’impermanence, est universelle. Aussi faut-il redoubler de prudence, d’équanimité, lorsqu’elle s’en va et laisse place aux sensations plus grossières auxquelles je suis plus habitué. C’est un gros risque dans la pratique de Vipassana : réussir à supprimer l’aversion aux sensations désagréables mène à beaucoup de progrès, de calme, de paix intérieure, et ouvre à des sensations plus fines. Mais rechercher ensuite avidement ces dernières revient à s’attacher à quelque chose de tout aussi éphémère, donc à la souffrance, encore. Lorsque le gong retentit pour signaler la fin de la séance, je m’attarde quelques instants car je me sens si bien, méditant profondément. Sortir de cet état m’est pénible et douloureux, le retour à « la réalité », au monde que je connais d’ordinaire, est brutal, grossier, lourd. On souhaiterait retourner d’où on vient, mais on se souvient que là est le secret de la réussite de la pratique : accepter les sensations telles qu’elles sont, sans réagir par l’avidité ni l’aversion. Alors je reprends l’exercice sur des sensations lourdes, partie par partie, sans le considérer comme une régression, mais bien comme un progrès. Réussir ne consiste pas à percevoir telle ou telle sensation, mais bien dans l’équanimité.

Vipassana

Jour 8 et 9 : Pratique continue et difficultés

Les instructions exigent désormais, au matin du 7ème jour, de méditer continuellement. Nous maintenons les dix heures trente de méditation quotidienne, dont trois intensives, plus l’heure de cours du soir. Ce qui change, c’est l’attitude en dehors de ces heures dédiées. Plus qu’un repos, un relâchement, où je cherche parfois à m’écarter de la pratique, notamment en pensant délibérément ou en observant ce qui m’entoure à la recherche de stimuli, la mentalité du méditant doit s’appliquer constamment. Lorsque je mange, j’ai conscience de manger et je concentre mes sens sur le goût, la texture, l’odeur, l’aspect de mes aliments. Sur mes sensations internes, viscérales : la satiété, les borborygmes, le péristaltisme, etc. Lorsque je marche, j’ai conscience que je marche et je fais attention à la pression de mon poids sur les pieds, au déroulement du pas, au toucher de l’herbe sur la voûte qui chatouille, l’humidité du sol, la souplesse et l’aération de l’humus. Toute expérience devient l’occasion d’une attention sensorielle soutenue. Là encore la pratique contraste avec la vie moderne où les doubles tâches. Être capable de faire dix choses simultanément y est considéré comme une qualité, valorisé et gratifié. Ici nous tentons de faire l’inverse, en approfondissant au maximum chaque expérience, aussi insignifiante paraisse-t-elle.

Depuis quelques jours je pratique Adhitthana, la ferme détermination, plusieures fois en dehors des 3 heures intensives. Le matin du 8ème, j’entame ma journée à 4h30 en décidant de la pratiquer 2h d’affilée. Ces trois derniers jours je pratique intensément et suis prêt, me dis-je, à intensifier encore un peu la pratique. La première heure passe comme j’en ai l’habitude. J’ai appris à faire face en douceur à la douleur, surtout dans les jambes, et je pense être capable de maintenir  ça plus longtemps. Pourtant, elles s’intensifie malgré moi et je ne parviens plus à m’en détacher. Le temps se ralentit alors, les minutes deviennent des heures. Bientôt je n’en peux plus et abandonne Adhitthana cinq minutes seulement avant le dong. Je suis crevé mais surtout remis à ma place en réalisant que c’est bien plus dur qu’il n’y parait. Méditer une heure durant, ce n’est pas méditer deux heures durant. La voie est longue et semée d’obstacles. Découragé par cet « échec » je parviens tout de même a assurer ma position durant les autres heures intensives de la journée, mais épuisé moralement ma motivation à persévérer est en chute libre. Le 9ème jour, dernier jour de méditation intensive, je pratique comme je peux, modérément, avec indulgence envers moi-même. Encore une leçon à tirer pour moi sur la performance, la réussite et l’échec.

Vipassana

Jour 10 : Metta Bhavana

Le dixième jour a sonné. Demain nous retrouverons notre liberté. C’est un jour intermédiaire, réunissant à la fois une soupape de décompression avant de retourner dans la vie normale, et une consécration de Vipassana : metta-bhavana.

Cette technique est très différente de Vipassana. Quand pendant dix jours nous nous sommes retranchés dans nos sensations, obturant tout ce qui vient de l’extérieur, aujourd’hui nous allons offrir au monde le fruit de ce travail. Metta-Bhavana, c’est le souhait bienveillant que tous les individus connaissent le bonheur. Une bienveillance inconditionnelle, une fraternité sans frontière, une amitié sincère. C’est le versant positif de la première loi de Sïla, ne pas tuer. Tous les bienfaits ressentis de ces dix jours, toute la paix et l’Amour que l’on peut sentir en soi, nous le partageons au monde, nous l’offrons à tous par chaque pore de notre peau. Chaque pensée, chaque parole et chaque action est en accord avec cette pure intention. Sans Metta-bhavana, Vipassana n’est rien. Être sage est inutile si ce n’est pour venir en aide aux autres. L’ouverture du cœur, la compassion, l’équanimité, la joie, et le souhait puissant que chacun accède au bonheur sont des outils puissants pour évoluer positivement dans sa vie et dans le monde.

Juste avant le déjeuner, et après les nouvelles instructions matinales, le Noble Silence est aboli. Nous sommes autorisés à parler, se regarder, communiquer. Nous ne pouvons pas nous toucher, pas encore. Il faut y aller progressivement. Nous maintenons les trois heures intensives et le cours du soir, mais le reste du temps nous sommes libres. Je me précipite sur mon cahier et mon stylo pour prendre quelques notes, jeter mes impressions immédiates, et parcimonieusement, reprends contact avec les autres méditants. Quelle sensation étrange de discuter avec mes trois colocataires ! J’ai l’impression de les connaître, ayant vécu dix jours avec eux dans la même chambre, et deux d’entre eux étaient assis devant moi dans le hall de méditation. Je découvre leur regard, la couleur de leurs yeux, le ton de leur voix. Prix d’amitié avec Eduardo avec qui je partage plusieurs centres d’intérêts, nous discutons tard dans la chambre, profitant de ce temps précieux pour échanger et partager notre vécu commun. Demain, déjà, nous nous quitterons et retournerons dans la vie quotidienne, peut-être un petit peu changé.

J’ai hâte malgré les bénéfices ressentis de retrouver ma Noémie que je quittais pour la première fois en 15 mois de voyage. Je suis aussi plein de bonnes résolutions, en cette nouvelle année 2017.

Conclusion et invitation à la pratique

Méditer. Méditer. Recommencer. Calmer le corps. Calmer l’esprit. Laisser émerger la vérité intérieure, celles des sensations qui vont et viennent. Qui apparaissent et disparaissent toujours, tôt ou tard. Réaliser que résister donne corps à l’objet de résistance. Accepter de ressentir de la douleur, et la douleur disparait. Lutter contre la douleur, éprouver de la répulsion, et la douleur augmente, s’entretenant par ces mêmes pensées. Désirer avidement plus de joie, toujours plus de plaisir, et le plaisir se tarit. Apprécier pleinement le plaisir tel qu’il est sans chercher à le modifier, l’amplifier ni le faire durer, et la joie apparait. Difficile exercice que d’écrire la méditation. La méditation se vit, s’expérimente. En parler, écrire, penser, c’est l’inverse de la méditation.

Satya Narayan Goenka, né en 1924, fût l’élève de Sayagyi U Ba Khin. Birman d’origine indienne et issus d’une famille aisée, il devient vite le leader de la communauté indienne en Birmanie. Après 14 ans d’apprentissage auprès de son maître il commence à enseigner Vipassana en Inde en 1969, et répand, comme l’avait prédit U Ba Khin, la pratique dans toute l’Inde puis dans le monde entier. Il forme progressivement d’autres professeurs pour combler les besoins de pratiquants toujours plus nombreux. Décédé en 2013 a presque 90 ans, la pratique quasiment oubliée, utilisée par Gautama le Bouddha pour atteindre l’illumination est aujourd’hui, grâce à lui, largement répandue dans le monde.

Vous aurez j’espère saisi, au-delà des difficultés parfois terribles que représentent l’exercice et la discipline, toute la richesse de cette pratique. Personne ne peut méditer à votre place. Personne ne peut progresser dans la vie pour vous. Vous seul, par vos efforts, votre patience et votre persévérance, pouvez essayer, travailler à vous améliorer, constater les bénéfices de vos pensées, paroles et actions, et choisir ou non, toujours dans votre intérêt, de maintenir une pratique régulière.

Pour moi, trouver le calme me fait le plus grand bien, au milieu de l’agitation cérébrale quasi-constante qui est la mienne. Méditer atténue mes frustrations et mes colères avec une grande efficacité. La vie devient plus claire, plus simple et plus savoureuse. Un quotidien plus sobre donne du relief à chaque plaisir de la vie. J’apprécie tout mieux, j’ai moins de besoins. Je suis convaincu que ça nous ferait du bien à tous de vivre parfois simplement, quand l’hyperconsumérisme omniprésent sature nos sens d’excès inutiles et gaspille nos ressources en les jetant dans un puits sans fond tout en alimentant nos souffrances.

Nous reconnaissons tous aujourd’hui les méfaits que l’Homme s’inflige à lui-même et son entourage. Pourtant émergent parallèlement de nombreux outils, des solutions pour mettre fin à la souffrance de tous et vivre en harmonie, en paix. La joie suprême, l’Amour et la paix ne sont pas des illusions mais devraient et peuvent être présents dans notre vie à chaque instant.

Pour ceux qui souhaitent en apprendre plus sur la méditation Vipassana, ou s’inscrire à un cours, renseignez vous sur https://www.dhamma.org/fr.

Vipassana

SN Goenka

2 Commentaires

  1. ELLOUZ's Gravatar ELLOUZ
    7 juin 2017    

    merci pour ton partage si bienveillant et si lucide . je partique Vipassanan depuis 11 ans et reste un grand debutant de la vie , la vie claire et transparente . malgres 30 cours et1 H de meditation quotidienne , je reste et resterai un debutant mais conscient .
    Puisses tous connaitre cette merveilleuse technique , sortir de leurs souffrances , etre libérer liberer ……. avec toute ma Metta Alain

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      21 juin 2017    

      Merci beaucoup pour ton commentaire Alain, qui je le souhaite donnera envie à d’autres d’essayer.
      Chaleureusement,
      Thésée

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