Voyageurs mais pas figurants !

Rencontre en Terre de Feu

Pistes en Terre de Feu

Hier soir nous avons poussé le braquet jusqu’à la nuit tombée. À 14 km de Rio Grande nous bifurquons vers l’ouest pour emprunter la ruta provincial B. Nous roulons une fois et demi plus lentement que sur route goudronnée et pour ne rien arranger, le vent terrible souffle toujours de face ici. Treize kilomètres de pistes nous mènent à la Estancia Cauchicol qui nourrit tous nos espoirs, mais à l’arrivée seul un chien nous accueille et nous posons le camp de nouveau. Soixante cinq kilomètres nous séparent de la frontière chilienne mais ce sera dur à atteindre aujourd’hui vu la force du vent. Il n’y a rien ni personne. Nous roulons parmi les moutons dodus, les couples d’oies sauvages et de canards. Un condor décolle à notre vue, majestueux, suivi de près par un petit Diuca Diuca véloce. Vultur Gryphus plane longtemps au-dessus de nous et se déplace avec une facilité déconcertante pour nous, pauvres terriens. Dans les airs son énergie est impressionnante. Ailes déployées il peut atteindre les cinq mètres. Celui-ci doit en faire quatre à vue d’oeil et il parait déjà énorme. Un vrai avion cargo ! Des renards apparaissent furtivement deci-delà.  Leur fourrure brune dorée leur procure un camouflage hors pair parmi les plaines du même ton. La cordillère Darwin nous sépare d’Ushuaïa et trône, immuable, sans se soucier de nous voir suer dans cette véritable soufflerie désertique.

Vingt six kilomètres après notre départ, la Estancia Despedida nous promet un abri du vent pour déjeuner. Les premières douleurs musculo-articulaires se sont fait sentir ce matin : adducteurs, coques condyliennes mais surtout moyens fessiers et pelvitrochantériens au bord de la crampe. Ces stabilisateurs de hanches sont mis à rude épreuve avec le chargement que je tire, en plus des habituels 15 kg du vélo et des 25 kg de chargements, je tracte en sus 7 jours de nourriture pour deux et cinq litres d’eau de plus que les classiques 2,5 L en bidons. Sur piste les graviers rendent instable la conduite et avec ce vent qu’on reçoit en pleine face notre vitesse moyenne n’atteint pas les huit km/h : à peine plus vite qu’un piéton ! Décourageant. Noémie ne tarde pas à lâcher un cinglant « Mais qu’est-ce qu’on fait ici? » Elle ne croit pas si bien dire…

Terre de Feu

L’Estancia Despedida

Terre de Feu

Pénétrant dans la ferme, nous apercevons le propriétaire filant sur son quad suivi de ses quatre chiens aboyant à qui mieux mieux. Nous allons nous présenter et rencontrons Edouard et Vivina, occupés à semer pendant la lune descendante. À peine quelques mots échangés et Vivina nous apprend que la frontière est fermée jusqu’au mois de novembre ! Pourtant les policiers du poste situés juste avant de nous engager sur cette piste si difficile nous avaient confirmé qu’il n’y avait aucun problème. Déception et épuisement. Vivina est d’une hospitalité extraordinaire et nous nous requinquons au chaud pendant qu’elle laboure son champ. Après tout nous sommes ici pour faire des rencontres, alors comme elle le dit, « c’est Dieu Providence qui vous envoie ». Plutôt que rebrousser chemin au plus vite, nous préférons passer la soirée avec eux et repartir réconfortés demain matin.

Vivina, tout en semant ses pommes de terre, nous invite à visiter le bâtiment principal monté entièrement sur pilotis. Blanc au toit triangulaire rouge brique, fenêtres et portes vertes. En pénétrant dans la bâtisse se présentent deux pressoirs anglais rachetés aux Indiens par San José Menendez. À côté deux grandes cuves cubiques dans lesquelles sont disposées les peaux de moutons avant de les déplacer sur rails sous les pressoirs. De chaque côté dix corridors pour faire circuler les bêtes hors et dans la bâtisse. La seconde moitié est réservée au parcage des animaux. Quelques dizaines de peaux attendant encore d’être transformées. Au bout du foin stocké. La plaque de bronze à l’entrée commémore l’inauguration de la ferme le 14 décembre 1917, et est surmontée d’une cloche qui sonne si fort qu’on l’entend à travers le brouhaha qui règne en période d’activité.

Le tondeur a le premier rôle de la pièce. Au-dessus des corridors sont tendus les câbles qui suspendent les peaux. L’entrepôt servait aussi d’abattoir. Devant chacun une poulie pour ajuster la longueur de la tondeuse électrique. Partout les peluches de laine jonchent le parquet aux lattes espacées. Il règne encore une forte odeur caractéristique de la ferme, faite de laine grasse et d’excréments.

La ferme, à l’époque où elle comptait encore deux mille bêtes, faisait travailler une cinquantaine de personnes habitant, vivant et s’affairant sur place de façon permanente. Tondeurs, bouchers, charpentiers, conducteurs, manoeuvre, balayeurs…La ferme fonctionnait en autonomie complète. Il fallait alors une journée complète pour se rendre à Rio Grande à cheval (ce qui fut à propos notre cas aujourd’hui).

Terre de Feu

Nos hôtes : la chaleur au milieu du désert

Vivina est un personnage haut en couleur. Une vraie femme de la ferme : dynamique, l’apparence robuste, les deux jambes bien ancrées dans la terre et l’axe solide bien que douloureux désormais.  Son allure de garçon manqué, néanmoins adouci par une légère coquetterie et la finesse de ses traits, dissimule une sensibilité touchante et une empathie qui nous comblent. Sa voix est portée et son oeil perçant. Cheveux courts, plus pratique.

Eduardo est vêtu d’un pantalon remontant jusqu’à la taille, chemise « bûcheron » à carreaux rouges et pull en laine sans manches, béret de montagnard sur la tête. De fines lunettes blanches sur un large bouc du même ton reposent sur un nez droit au centre d’un visage rond et détendu tout de suite sympathique. Calme et réfléchi il tempère sa femme très active.

Terre de Feu

Petits-fils d’immigrés originaires de Castel-Jaloux ils parlent un français impeccable sans n’y être jamais allés, et sont riches de conseils pour nous.

« Le vent se lève souvent vers 10 h et se couche après la tombée du jour. »

Puisqu’il vient du nord-nord-ouest, nous allons nous décaler pour pédaler plus tôt. Bienfaisante telle une grand-mère, Vivina nous cuisine une marmite reconstructive et réconfortante à base de riz, lentilles, saucisse et légumineuses, arrosé de bon vin en quantité. Et tandis qu’Eduardo nous avise sur l’itinéraire, sortant carte sur carte et connaissant la Patagonie comme sa poche, Vivina nous embrasse, maternelle, avant d’aller se coucher.

Très isolés ils vivent entourés d’animaux : veaux, chevaux, chiens et chats. Ils sont ravis de nous accueillir et ce sera avec le plus grand plaisir que je tenterai de soulager les maux de tête de Vivina, bien maigre récompense pour leur bienveillance si touchante.

Poussant la générosité, ils appellent leur fils Santiago à Rio Grande, notre étape suivante, pour nous héberger la nuit prochaine. On sait déjà qu’on aura chaud demain soir, magnifique !

Finalement nous sommes bienheureux de cette rencontre et des 50 km qu’elle nous aura coûtée. Bienheureux de s’être perdus.

Le retour par la piste vent dans le dos a un tout autre goût. Les 24 km que nous avons parcourus avec la plus grande peine hier sont avalés en une heure et demi et sans le moindre effort ! Maintenant nous savons vraiment ce qu’il en coûte de « grimper » la Patagonie par le sud.

1 Commentaire

  1. antoin's Gravatar antoin
    28 juin 2017    

    recycles-tu tes cours d’anatomie?
    Ne pas faire confiance à la maréchaussée  » la frontière est fermée jusqu’au mois de novembre ! Pourtant les policiers du poste situés juste avant de nous engager sur cette piste si difficile nous avaient confirmé qu’il n’y avait aucun problème.  » On s’était fait avoir par le poste de police qui nous avait dit que les « terres rouges » étaient inaccessibles.

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