Voyageurs mais pas figurants !

Portrait d’une femme ordinaire au Pérou

 

portrait Pérou

Graciela

De quel champ proviennent ces juteux ananas, ces fruits charnus orangés dont la peau est si douce ?

C’est derrière une plantation de café parsemée de mangues grignotées par les gallinacés, que j’aperçois une vieille femme toute menue perchée sur un balcon de bois

– C’est ici que l’on peut acheter de beaux ananas ?

– Oui, ce sont des Hawaiian, je descends tout de suite !

En 5 secondes montre en main, voici qu’elle empoigne machette et grand sac et enjambe les racines imposantes des fruits déjà cueillis pour dénicher le prochain ingrédient de ma salade de fruits.

portrait Pérou

Graciela dans son champ d’ananas

Elle est née il y a 62 ans. Graciela. Vous verriez comme elle porte bien son prénom. Les rides marquées et profondes de ses mains contrastent avec un sourire doux et emprunté. La courbure de son dos raconte son histoire. Mieux vaut avoir l’oreille aguerrie pour percevoir son castillan fluet. Sa langue à elle, c’est le queshua. Premier enfant à 13 ans, puis sept autres par la suite. Sa courte présence à l’école lui permet d’apprendre partiellement à lire et à écrire. Toute sa vie est consacrée à élever et tenter de faire survivre ses chérubins, après que son mari les ait très vite abandonnés.

– Je priais Dieu chaque jour pour que mes enfants ne manquent de rien.

Présentement, Madame pleine de Grâce vit à 1h de route de Pichanaki -première ville proche digne de ce nom- entourée d’arbres fruitiers, de plantes médicinales, de champs d’ananas (qui lui rapportent quelques étrennes, surtout pendant les périodes de fêtes), de chiens et de poules dégarnis et de gracieux hibiscus roses virant au rouge.

C’est sa fille que je vois arriver vers moi d’un bon pas, armée d’un fagot de petit bois sur le dos, la jupe remontée jusqu’au nombril et les orteils nus. Avant même d’avoir le temps de prononcer le moindre mot, la voilà qui éclate de rire ! Visiblement ici il ne leur manque rien, sauf quelques incisives !

portrait Pérou

Rosalvina et son sourire incontournable !

Graciela revient bientôt avec deux ananas dodus. Son pull faisant office de panier est empli d’une vingtaine de mangues vertes et d’autres presque mûres.

portrait Pérou

Les ananas les plus savoureux du Pérou !

On m’invite à entrer dans la cuisine. Une soupe orangée fait de grosses bulles dans la marmite posée sur le four de terre, tandis qu’une enfilade de cuys couinent (d’où leur nom ?) sous la table de la salle à manger, si on peut l’appeler ainsi. D’épais bouts de gras pendent au-dessus du feu de bois -pour donner du goût- dont une flopée de moucherons occupe le stand. Graciela me tend un siège ou plutôt un tronc, tout en ordonnant à sa fille d’un coup de tête furtif mais autoritaire, d’aller chercher un tissu qui fera office de nappe pour arrière-train. Rose Alvina s’exécute sur-le-champ. Je vois malgré tout dans son regard perdu qu’il manque quelques raccords à l’hémisphère destiné à la compréhension du langage. Elle n’a jamais été à l’école, ou très peu. C’est la cendrillon de la maison, qui accomplit les besognes que sa mère d’un âge avancé n’est plus capable d’assumer. Elle s’occupe aussi de David, son fils de 11 ans, également analphabète. C’est avant tout une femme adorable dont la pauvreté des parents a réduit l’accès à un épanouissement social et intellectuel. Notre vie est si différente. Nous, cherchant à nous procurer le dernier Iphone, elle allant frotter pieds nus le linge de la famille dans une bassine en contre-bas de la maison, qui par chance, s’il a plu, sera remplie d’eau. J’aime passer du temps avec ces femmes, simplement, autour du feu, parler de la vie, des mangues délicieuses du jardin, en les faisant pouffer de rire, en oubliant qui on est et d’où on vient.

portrait Pérou

La maison rustique des 2 femmes

 

portrait Pérou

Graciela pose à côté du four à bois

 

portrait Pérou

Les cochons d’inde en liberté dans la cuisine

Kadagaya a son mot à dire ! 

Le prochain projet de la communauté, c’est soutenir ces dames débordantes de courage. Une laverie verra bientôt le jour et les femmes pourront nettoyer leur linge sans avoir à mettre un pouce dans l’eau ! La « machine à laver ». Cet ingénieux outil semble loin d’être la propriété de tout un chacun ici. Plusieurs appareils seront mis à disposition pour les femmes du village d’à côté, Miricharo, les voisines et toutes celles qui souhaitent se débarrasser de cette tâche ingrate d’un autre âge. Le Pérou n’est pas le pays de l’émancipation féminine ! L’avortement est absolument proscrit et les violences conjugales ne sont pas rares. Comme dans de nombreux pays, le rôle des péruviennes s’est longtemps cantonné aux tâches domestiques (nettoyer, cuisiner, s’occuper des enfants…). Aujourd’hui encore, cette tradition est bien présente. C’est ici à Kadagaya que l’on pourra varier ces activités, se retrouver, lire, échanger sur la religion, les recettes de cuisine. Les besoins pratiques assouvis, nous pourrons occuper notre temps à avoir des activités intellectuelles plus enrichissantes que de frotter des chaussettes. Ne recherchons-nous pas constamment à nous cultiver, nous distraire, socialiser ? Ces loisirs sont-ils seulement destinés aux pays développés ? Kadagaya ouvre une porte à ces femmes. Je prône un partage juste et équitable des tâches entre les sexes, mais aujourd’hui, mon coeur a de quoi être féministe !

portrait Pérou

Graciela et Rosalvina, 2 femmes au grand coeur

17 Commentaires

  1. 1 mars 2017    

    Très jolie histoire de ces deux femmes avec des traditions encore ancestrales en 2017! Et de très belles photos! Bravo à Noémie pour l »histoire et les photos!

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      1 mars 2017    

      Merci maman ! C’est mon premier article donc je suis un peu fébrile alors les encouragements font toujours leurs petits effets !

  2. Carmen Burgos's Gravatar Carmen Burgos
    1 mars 2017    

    Merci pour ce portrait magnifique, les photos qui l’accompagnent sont très touchantes. Des rencontres comme celles-ci ne doivent pas laisser indifférent.
    Merci pour ce partage. A mon tour de le diffuser, mais je peine à extraire les photos.
    Un abrazo,
    Carmen

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      1 mars 2017    

      Merci à vous Carmen, contents que le récit vous plaise. Voulez-vous que je vous envoie les photos à part par mail pour que leur accès soit plus simple ?

  3. Festinger's Gravatar Festinger
    1 mars 2017    

    Très intéressant récit d’où ressort toute la sensibilité et la simplicité de l’auteur. Bravo , j’attends la suite.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      1 mars 2017    

      Merci Anne-Marie, ce n’est pas évident d’écrire derrière ton fils qui a une plume aiguisée 🙂 Chacun son tour de s’exprimer 🙂 Tes compliments me touchent, et puis c’est une façon de rendre hommage aux femmes du monde, dont nous faisons partie

  4. Christian et Véronique's Gravatar Christian et Véronique
    2 mars 2017    

    La pauvreté et la simplicité de ces gens ….
    C’est très touchant et ça explose nos codes de confort et notre égoïsme.
    Mais ton (votre) optimisme est contagieux !!
    Merci de ton récit et bravo pour ton écriture
    Chris et Véro

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      2 mars 2017    

      Oui, on revoit nos exigences et notre manière de consommer lorsque l’on rencontre ce type de personnes. Sachons apprécier chaque bouchée, chaque lumière, chaque goutte d’eau, elles sont plus précieuses qu’on ne le pense. Soyons généreux ! Ces femmes malgré leur pauvreté ont su me recevoir comme une reine avec le peu qu’elles avaient. Tout est une question d’intention.

  5. Blondel's Gravatar Blondel
    2 mars 2017    

    Bonsoir à vous deux,un récit très plaisant et intéressant à lire accompagné de magnifiques photos.Nous ne sommes pas tous égaux sur terre malheureusement.J’admire vos bons sentiments à tous les deux.Merci à bientôt de vous lire.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      2 mars 2017    

      Merci Janick ! Nous ne sommes pas tous égaux et de ce fait avons énormément de choses à interchanger. À bientôt pour de nouveaux articles.

  6. Carmen Burgos's Gravatar Carmen Burgos
    3 mars 2017    

    Noémie, oui! Excellente idée! Envoyez-moi les photos par mail, ce sera bien plus simple pour la diffusion. Je vous tiens au courant de la date de parution.
    Encore merci pour ce portrait magnifique qui arrive à point nommé pour fêter les femmes dans le monde entier.
    Belle route à vous deux,
    Un abrazo
    Carmen

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      6 mars 2017    

      C’est fait ! Et vive l’émancipation des femmes !

  7. 4 mars 2017    

    Une belle et dure rencontre qui nous projette à l’époque de Jacquou le croquant. L’amélioration des conditions féminines est un éternel combat, il ne faut pas l’oublier. Merci de nous le rappeler car on le prend trop pour acquis dans notre petite vie de français. j’espère que la vie de Graciela et sa fille s’arrangera.
    Quelle experience Noemie juste à partir d’une salade de fruits. C’est qd même mieux que d’aller au supermarché .
    l’aventure et la rencontre est partout.
    Profitez bien de tous ces petits instants, aussi. bisous

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      6 mars 2017    

      Nous avons rencontré sur notre route un grand nombre de femmes dont la vie n’est pas toujours un cadeau ! Ce sont très souvent des êtres très forts et tolérants, qui nous touchent à chaque rencontre.

  8. BERGE-ANDREU's Gravatar BERGE-ANDREU
    5 mars 2017    

    Ton joli récit appelle le respect et je me sens bien humble devant de telles conditions de femme….De telles rencontres relativisent bien des choses et la salade de fruits avait, j’en suis sûre, un goût extra-ordinaire!

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      6 mars 2017    

      Oui effectivement elle était très bonne cette salade 🙂 Nous avons la « chance » d’être nées dans un pays où la femme à réussi à s’émanciper et à trouver une place, être considérée ! Le travail est encore long malgré tout, alors levons la tête et sortons le buste tous les jours pour dire qui l’on est !

      • BERGE-ANDREU's Gravatar BERGE-ANDREU
        6 mars 2017    

        Ne sortons pas trop le buste tout de même!

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