Voyageurs mais pas figurants !

La liane du chaman

Suite de notre aventure chamanique au Pérou

Le défi lancé par Loulou et Pascaline est réalisé : nous avons pris de l’ayahuasca à Tarapoto. Notre première tentative racontée par Noémie étant plutôt infructueuse pour moi (je n’ai vécu que la descente) je décide de renouveler à Iquitos ce qui fut une épreuve, et où j’ai déjà un contact, tandis que Noémie va prendre l’air chez son amie Aurore à Rio de Janeiro.

Ayahuasca : du Quechua aya, la mort, et huasca, waska, liane

Bot., f; Banisteripsis caapi. Liane de la famille Malpighiceæ qui contient divers alcaloïdes. La décoction de cette liane, combiné à la Chacruna, a des propriétés hallucinogènes. La boisson est  utilisée par les chamans indigènes pour soigner et conter les histoires occultes, et aussi lors des rites d’initiation.

Dictionnaire Amazonique de Alberto Chirif, ed Lluvia.


La maloca, le temple cérémoniel, est tout neuf. Au coeur de la jungle, une circonférence de cinquante mètres de rayon a été rasée de ses arbres. Un petit pont enjambe un bras d’eau et une double rangée de cocotiers tout juste plantés mène au temple en amont. Circulaire, sol en parquet, murs en moustiquaires, et toit conique en feuilles de palmiers Yarinas tressées. Le tout est monté sur pilotis pour faire face aux pluies ravageuses. Deux couloirs extérieurs couverts relient la pièce principale de seize mètres de diamètre, l’un aux toilettes, l’autre à la future cuisine et salle à manger. À l’écart deux grandes maisons sont encore en construction. Le lieu inspire une grande sérénité. On ne peut faire plus calme, et le chant de la jungle est d’une douceur, d’une harmonie invitant à la méditation.

Je me sens bien avec Segundo. Dès l’instant où je l’ai vu, je me suis senti mieux. Jovial et serein, sûr de lui, il m’inspire confiance, et j’en ai besoin à l’aube de cette nouvelle expérience. C’est le grand frère de Gerdel, qui m’a accueilli chez lui, et le maestro des cérémonies d’ayahuasca. Passé en coup de vent chez son frère, qui peinait à se fournir en ayahuasca de qualité, il avait résolu le problème en un instant :

– Thésée, passe cet après-midi, je t’offrirai un verre d’ayahuasca pour te souhaiter la bienvenue.

Pour venir ici, il a fallu prendre deux mototaxis jusqu’à l’embarcadère San Luis, puis une pirogue légère sur l’Amazone une demi-heure à vitesse lente pour rejoindre la communauté de Lobayaco. Un troisième mototaxi nous enfonce dans la jungle jusqu’au centre habité. C’est dimanche. Les hommes jouent au foot et les femmes au volley. Les enfants avec les feuilles en cerf-volant ou à la guerre avec des bâtons. De là nous marchons encore trente minutes pour arriver au temple, parfaitement isolé.

Les nuages rosissent. Ma seconde expérience d’ayahuasca va bientôt s’initier. Après la première mitigée, je me sens fébrile, battements cardiaques et gorge sèche. Je dois trouver un point neutre en moi, un lieu serein hors de tout danger et toute inquiétude. Je dois faire confiance. À Segundo. À moi. En mon pouvoir personnel. À la vie qui coule en toute chose.

Nous sommes quatre dans la maloca : Segundo, deux femmes de la communauté arrivée à la nuit tombée à la lueur d’une lampe torche, et moi. Elles ne prendront pas d’ayahuasca, mais sont venues consulter le chaman pour un problème que j’ignore. Nous avons déposé des matelas autour d’une simple chandelle au centre du temple, sans occuper tout l’espace bien trop grand pour nous. Alors que je patiente sur le mien j’aperçois une autre lueur du côté de la cuisine. Segundo lit des prières à genou, les deux femmes allongées. Tous trois concentrés et recueillis je ne m’attarde pas malgré ma curiosité. Ils me rejoignent bientôt et la cérémonie débute à 20h.

Segundo se prépare, une cigarette en bouche. Devant lui : la bouteille sombre remplie du fameux breuvage, et un bouquet de feuilles. Il tire de longues bouffées et souffle puissamment la fumée en toutes directions. Le geste laisse échapper un son sec et bref, réitéré de nombreuses fois. Il se saisit ensuite du bouquet de feuilles sèches et l’embaume de la fumée d’un cigare à la cannelle que nous avions acheté la veille au marché de Belen. Au tour de l’ayahuasca : Segundo souffle avec précision dans le goulot de la bouteille et la referme avant qu’elle ne s’en échappe, puis secoue le tout.

Sans fioritures, Segundo me tend un verre plein d’ayahuasca.

Une semaine plus tôt lors de la première cérémonie à Tarapoto en compagnie de Noémie, la boisson était fraichement préparée. Elle n’en avait pas été moins ignoble à ingurgiter. Le kava bu au Vanuatu, souvent difficile à apprécier par les novices, fait pâle figure à côté de ce jus brunâtre, de consistance inégale, fibreuse. L’odeur d’un jus pourri depuis des lustres. À vomir. Cette fois la potion a été préparée il y a deux mois ! Très fermentée, au goût âcre et terreux s’ajoutent l’acidité de l’alcool et l’odeur de tabac. C’est imbuvable, et tandis que Segundo vide son verre d’un trait, je m’y reprends quatre fois  pour en venir à bout, avec le courage de celui qui s’apprête à sauter dans le vide. Douze heures plus tard, lorsque j’écris ces lignes, la simple évocation mnésique du pire cocktail jamais bu de ma vie m’envoie une décharge de frissons de la tête aux pieds. Et la nausée.

Je retourne confit à mon matelas et crache abondamment dans une cuvette prévue à cet effet. Segundo souffle la bougie et l’obscurité totale nous recouvre. Il chante, de sa voix chaude et grésillante. Il frappe au sol ou secoue en l’air son bouquet de feuilles, battant ainsi le rythme. Ce bouquet doit être important, car avant que les femmes présentes ne lui apporte, il songeait à retourner le chercher, ne pouvant mener la cérémonie sans. Il ne joue pas de la musique avec mais appelle les esprits, dans un mélange d’espagnol, de quechua et de jivaro. L’ensemble est envoûtant. Lentement mon corps plonge dans une torpeur, accompagné de nausées. Mes yeux se sont accoutumés à l’obscurité relative, la forêt est éclairée par une demi-lune au zénith. Bientôt je ne tiens plus assis et dois m’allonger. Je suis mal à l’aise et reste le plus calme possible, en tentant de rester concentré sur le présent, sur mes perceptions. Parfois mes pensées s’échappent. Segundo appelle une des deux femmes pour la soigner. Puis l’autre. Et le calme revient, entrecoupé de chants. Très tôt Segundo s’en va vomir, et après chaque soin aussi. Je le vois tituber pour chercher la sortie en allant cracher et vomir. Il peine à se tenir debout et tombe de sa hauteur plusieurs fois avant de trouver la porte, pourtant à moins de quatre mètres de lui. Je ne suis guère rassuré. Pourtant il reprend ensuite ses chants comme si de rien n’était, avec la même percussion, la même clarté dans la voix.

Subitement l’image d’un caïman apparaît sur ma gauche. Comme un flash, court mais très net, je vois d’abord sa tête puissante semi-immergée dans l’eau qui dort. Puis j’aperçois la masse de son corps énorme. La partie immergée de l’iceberg. S’ensuivent des séries de visages, des gens que j’ai connus ou pas. Certaines images ont un caractère sexuel sans être pornographique. Les visions que j’ai expérimentées ne sont pas comme un film à regarder, linéaire, mais des flashs, disparus aussi vite qu’ils apparaissent. Leur intensité est telle qu’ils s’imposent à moi. Entre et pourrions-nous dire, simultanément, je reste conscient de moi-même et de l’espace qui m’entoure, libre de choisir où porter mon attention. J’ai vu ensuite beaucoup de sang. Une femme meurt jetée dans l’eau, l’occiput en sang. Je la vois depuis le fond de l’eau.  Mes pensées vont vite et semblent fonctionner par associations, avec une grande clarté.

Revers de la médaille mon corps est très faible. Je ne peux plus bouger qu’en déclenchant de terribles vertiges. Mes sensations corporelles me dirigent vers mes poumons, vers les lobes supérieurs de mes deux poumons. L’asphyxie à nouveau. Ma perception réelle je ne suis capable de décrire. Une forme d’écrasement avec un goût de métal. De sang. Le traitement pour soigner mon asthme suivi depuis dix jours, à base de plantes naturelles, a fait des merveilles. Il semble pendant ma transe que je puisse sentir le fond de mes alvéoles pulmonaires, et la douleur qui s’y colle depuis toujours. L’évoquer réveille Tristesse. Puissant purgatif, mes nausées, très fortes, ne me poussent pas pour autant à vomir. J’ai la diarrhée aussi, mais me retiens pour ne pas devoir me lever, ce dont je me sens incapable et qui je sais provoquera des vomissements et des vertiges plus terribles encore. Le temps, comme la première fois, n’est pas.

Toujours venant de ma gauche, un hululement. Très beau, régulier, il nait du fond de la forêt et gagne en intensité pour s’interrompre sans prévenir. La forêt chante autrement depuis la nuit tombée. De temps à autre grondent les singes hurleurs. Serait-ce déjà bientôt l’aube ? La forêt est densément peuplée mais tous ces sons s’évanouissent le plus souvent ou se mêlent aux rêveries, sans que je ne les distingue particulièrement. Pourtant cet hululement se détache des autres sons. Il vient chuchoter à mon oreille. Tout mon corps est saisi par ce chant, transi et électrisé. Je suis comme aspiré à moi-même. Pendant longtemps, et alors que je ne peux tourner la tête pour vérifier de mes yeux, paralysé par la substance, je suis persuadé que c’est Segundo qui chante et siffle cet hululement. Le chant est d’une beauté parfaite. Du rythme tranquille et régulier se dégage une puissance violente qui s’empare de moi et arrache mon esprit à toute pensée. Le chant m’absorbe. Littéralement et physiquement. C’est à la fois plaisant par la vibration qui entre en moi, et douloureux par la soumission qu’il m’impose. Entre deux hululements je peux choisir de poser mon attention sur mes poumons ou vaquer à mes pensées, mais tente de fédérer mon énergie la plupart du temps.

Le sommeil m’emporte parfois, et la transe me réveille souvent. Ma vision se transforme et il semble que je puisse fermer les yeux… en les gardant ouvert ! Je réitère plusieurs fois l’opération pour vérifier ma perception étrange : un voile noir progresse latéralement vers le centre  pour recouvrir mon champs de vision, sur demande.

Et puis les hululements se font de plus en plus rares. Plus lointains, moins intenses. Un violent vomissement m’arrache de mon lit alors que tout le monde dort depuis longtemps. Je suis content de me vider, cela mettra peut-être un terme à ma souffrance physique. Segundo se lève, réveillé par mon estomac qui se tord. Il me regarde vomir, et alors que je m’affale, épuisé et en sueur, sur mon matelas, il prend soin de moi. Il souffle sur moi comme il soufflait la fumée du cigare sur les feuilles. Balayant mon corps de ces mêmes feuilles, il chante et prie. L’odeur des feuilles empruntes de tabac froid me donne à nouveau la nausée mais leur toucher et le sien m’apaisent beaucoup. Enfin il humidifie mon visage et la racine de mes cheveux d’une eau fortement mentholée. Ça me rafraichit, éclaircit mon mental, et me calme à la fois. Détendu, il retourne dormir et moi aussi. Une heure plus tard je revis le même scénario et Segundo revient m’aider de la même manière. Il prie et demande aux esprits de me quitter maintenant, par ses gestes et ses paroles que je comprends partiellement. Sa présence m’aide beaucoup. Je sens intuitivement qu’il sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait. Je m’endors alors tout à fait épuisé.

Le réveil à l’aube est plus que dur. Je suis encore « bourré », pour reprendre le terme de Segundo : violents maux de tête et vertiges associés à mon corps parfaitement engourdi. Je vais soulager mes diarrhées en marchant avec difficulté, plié en deux, les bras écartés pour ne pas perdre l’équilibre. Je reviens dégoulinant de sueur, exténué. Les femmes vont bien, et je ne les vois même pas partir. Segundo m’affirme que je dois aller me baigner pour mettre fin à mon état, mais je me sens trop fatigué pour descendre les cinquante mètres me séparant du bras d’eau. Il réitère les gestes de la nuit qui m’endorment avec une facilité surprenante. Il pose une petite pierre sur mon front quelques secondes. Elle semble peser une tonne et absorbe mes maux de tête. Lorsque je vois le jour à nouveau tout est rangé et nettoyé. Je m’immerge trois fois dans le bras d’eau en aval, aussi rapidement que possible par crainte d’un serpent ou quoi que ce soit croupi dans ces eaux troubles. Puis croque dans le citron semi-sec offert par Segundo. Tout cela facilite mon réveil bien que je me sente toujours très faible. Marcher me soulage encore un peu, et le vent sur mon visage.

Crevé par cette seconde expérience, je ne me vois pas repartir sur le champ avec Gerdel dans la jungle. J’ai ma dose d’aventure spirituelle et mon corps doit récupérer autant que mon esprit, lessivé par tant d’impressions décalées. Et puis que faire maintenant de ces images vues, de ces sons entendus ? Sans clés de compréhension, sans interprétation, à quoi vont me servir ces songes hallucinés ? Tout comme un rêve, ces intrusions du subconscient sur le conscient restent bien mystérieux pour le non-initié…

Segundo me confirme que les vertus de l’ayahuasca mêlées à la chacruna sont avant tout purgatives. Elles nettoient l’estomac et le côlon, sont antiparasitaires et calment de nombreuses douleurs. J’observerai donc mon transit et mes qualités digestives ces prochaines semaines.

Les peines endurées pendant la descente et mon manque de savoir pour transformer l’expérience en un vécu utile ne m’invitent pas à recommencer. Ce vécu personnel ne reflète pas celui de chacun, et j’entendrai moult histoires lors de mon séjour à Iquitos, toutes uniques. En ce qui concerne l’expérience spirituelle, la connexion avec les esprits des plantes, je reste très intrigué par mes visions, auditives en particulier par l’effet qu’elles ont eues sur moi. Leur sens restera un mystère.

1 Commentaire

  1. Mat's Gravatar Mat
    9 juin 2017    

    Et ben! Ca de l’expérience de ouf…

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