Voyageurs mais pas figurants !

La cérémonie de l’eau : l’appel à Ñenko

Lors de notre volontariat chez une famille Mapuche nous avons eu l’immense privilège d’assister et de participer à La cérémonie de l’eau. Au départ venus avec en tête la réalisation de notre défi, Apprendre la langue mapudungun, nous avons découvert toute la richesse de cette famille dont la culture si noble est en péril.

Le récit qui suit est très peu illustré car nous ne fûmes pas autorisés à tirer des clichés. Nous avons cependant dérobé un peu de son. Faites place à votre imagination créatrice.

Les préparatifs

Levés à sept heures nous partons à la rivière avec Don Alexandro chercher des bambous. La brume couvre toute la vallée et seul le sommet de la colline ouest est effleuré par les premiers rayons. Le froid est saisissant. Don Alexandro choisit trois cañas (un cousin du bambou), les élague sur toute leur longueur avec sa machette, exceptée la cime, puis les raccourcit pour les ramener à une longueur de trois mètres cinquante. En revenant à la ferme, les personnes venues participer à la cérémonie se sont regroupées. Derrière la maison nous plantons les trois bambous alignés face à l’est, espacés d’un demi-mètre chacun. Le lonco est assisté par sa fille et un jeune Mapuche. Ensemble ils rassemblent les éléments nécessaires. Au pied de chaque bambou est plantée et entortillée une branche de tabac. À leur pied sont disposées deux cruches en terre cuite, deux écuelles en bois, deux bouteilles remplies d’un jus trouble et une troisième de soda. Deux peaux de moutons sont étalées devant l’autel ainsi créé. Un piquet est planté. Deux mètres derrière un feu est allumé. Flaviola, la fille d’Alexandro, dépose sur une cale en bois un tambour, le kultrun, incliné face au feu. Quatorze personnes sont présentes. Alexandro et son jeune assistant s’agenouillent sur les peaux de moutons. Il sont revêtus d’un poncho traditionnel en laine. Un mètre derrière eux s’alignent les cinq femmes debout, sa fille tout à droite. Un mètre en retrait les huit hommes se tiennent également debout. Parmi nous certains possèdent un instrument de musique. Aux chevilles de Flaviola et d’une autre femme sont attachées des cascahuillas, quatre à cinq clochettes reliées par une lanière de cuir et qui battent le rythme en tintant. Une trompette, deux pifulkas, sorte de long sifflet en bois creusé d’un seul orifice  dans le grand axe dans lequel on souffle comme dans le goulot d’une bouteille, et suspendu au cou par une ficelle lorsqu’inutilisé. Enfin la trutruca est réservée aux hommes. C’est une grande corne de vache prolongée par du coligue (un roseau) doublé de boyaux de cheval et enroulé deux fois sur lui-même formant un cercle d’environ quarante cm de diamètre et amplifiant le son. La corne est gravée au nom d’Alexandro et le tuyau recouvert d’une ficelle finement serrée, dessinant des motifs décoratifs. Un poulet est amené et attaché au piquet. La cérémonie peut commencer.

L’invocation de Ñenko, l’esprit de l’eau

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Les deux hommes agenouillés trempent quelques feuilles de tabac dans l’écuelle remplie de ce jus saumâtre et arrosent ensuite la terre devant eux en rythme alors qu’Alexandro débite des paroles inédites en Mapuche dont j’ignore le sens. Il allume une cigarette industrielle qu’il crapotte pour en extraire la fumée, et invoque l’esprit de l’eau. Cela dure un moment. Les écuelles sont remplies à nouveau et le rite se poursuit. Des phases musicales où tous s’époumonent dans leur instrument alternent avec des moments plus calmes  où l’on écoute Alexandro réciter les prières.  Sur son ordre sa fille s’approche, ramasse le tambour et suivant ses recommandations, entame les percussions en rythme. Court et rapide. Bam bam bam bam bam bam bam ! Levant les mains au ciel sa voix rauque de vieux sage s’élève comme un cri d’appel. « Ahiiiiiiiiiiiiii ! »(le A est grave, guttural et court puis le hiiiii aigu monte jusqu’à s’évanouir avec le souffle). Tous les hommes y répondent en poussant à leur tour un long cri au ciel tout en imprimant un mouvement de sursaut vers le ciel, bras levés, sans que les pieds ne décollent du sol. Le rite se répète peut-être sept, dix fois. Et les invocations reprennent. Je suis transis, sans plus savoir si le froid ou l’ambiance solennelle qui règnent en est la cause.

Le jeune assistant et Alexandro se lèvent maintenant. De la seconde cruche est versé du vin blanc dans la seconde écuelle. Une partie est renversée sur le sol en hommage à la terre, le reste est bu. L’assistant passe dans les rangs et remplit le récipient pour chaque participant. Avant de commencer il demande prudemment à Alexandro s’il doit aussi m’en donner. Alexandro acquiesce. Je suis soulagé, heureux et reconnaissant de participer réellement au rite. Il faut dire que c’est un vrai privilège. Les cérémonies sont déjà peu courantes en soi. Qu’un blanc puisse y assister est une chance rarissime. Nombreuses sont les communautés Mapuche qui ne s’ouvrent pas aux touristes, moins encore pour leurs cérémonies sacrées. J’aimerais avoir trois yeux et cinq oreilles pour voir et comprendre tout ce qui se passe en ces instants magiques. Je redouble d’attention et de présence pour rendre l’honneur qui m’est fait. Puis une deuxième « tournée » est servie avec cette fois l’eau trouble qui m’intrigue, sorte de jus de pomme de terre épais.

Vient le tour du poulet de boire. On lui renverse le jus sur la tête avant de la lui plonger littéralement dans l ‘écuelle. Le feu brûle et fume toujours en arrière-plan. Le tambour a été reposé face à lui. La musique rythme la cérémonie d’une façon qui me paraît quelque peu anarchique. Sans chef d’orchestre, chacun souffle dans son instrument quand il le souhaite même si on peut percevoir une certaine synchronisation entre les deux joueurs de pifulka.

La réponse de Ñenko

Temps mort. Les lignes d’hommes et de femmes sont brisées. Tous ensemble nous marchons rapidement autour de l’autel trois fois en sens inverse des aiguilles d’une montre. Et tous ensemble nous nous dirigeons vers la rivière. Nous emportons une caña, les cruches et les instruments. Et le poulet. Au bord de la rivière l’atmosphère est mystique. l’eau est calme, presque immobile. Dessus flotte doucement une brume encore épaisse. Le froid est saisissant, doublé d’humidité qui me traverse les os. Le bambou est planté à nouveau, à quelques centimètres de l’eau. Le poulet est tenu dans les bras d’un participant et se tient calme, peut-être un peu sonné par le début du rite.  Nous sommes tous derrière, cette fois sans ordre apparent ni séparation homme-femme.

Le rite reprend de façon similaire. Les feuilles de tabac sont trempées dans l’écuelle et les gouttes ainsi retenues jetées à l’eau, alors qu’Alexandro récite ses prières. La musique bât son plein. À son appel « Ahiiiiiii » nous crions en levant les bras au ciel. Enfin le poulet est aspergé, fermement maintenu. Des conseils sont donnés au jeune sur la manière de rompre le cou. Peu de paroles mais des mimes explicites. Il faut maintenir le corps de la main gauche en le plaquant entièrement de son avant-bras contre son flanc. De l’autre attraper la tête dans la paume et fermer la prise à la base du cou dans la pince pouce-index.  Tirer sèchement comme on dégainerait un sabre en imprimant un mouvement de pronation du poignet pour briser net les cervicales. Le moment est crucial, c’est le clou de la cérémonie. Le jeune s’applique, mais sûrement impressionné par l’importance de la tâche qu’il réalise pour la première fois, s’étale sur les fesses en tirant sur le cou du poulet qui hurle maintenant de terreur, sachant le sort qu’on lui réserve ! Le jeune se reprend. Encouragement des anciens. Le temps est suspendu, chacun retient son souffle. Cette fois la tête est arrachée et le corps immédiatement jeté à l’eau, suivi bientôt par la tête.

Le corps décapité flotte et dérive à peine. Il convulse nerveusement, les ailes battent dans l’eau et le corps nage. Le moment est important. La tension règne. Plus le poulet met du temps à mourir, meilleures sont les chances de réussite de la cérémonie. Chaque convulsion est une petite victoire, un signe de bon augure pour que vienne la pluie. Chacun a les yeux rivés sur le sacrifié. A chaque débattement retentit la voix puissante d’Alexandro « Ahiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ». Et tous nous suivons en cœur par notre propre chant qui s’élève vers le ciel. Timide la première fois, ma gorge se déploie maintenant, galvanisée par l’ambiance générale. Puis les convulsions s’espacent. Les cris également. Les sursauts reprennent après de longues secondes sans bouger, surprenant. Puis plus rien. Immobilité. Silence.

Fin du rituel

La cérémonie touche à sa fin. Les plumes jonchant le sol sont ramassées avec soin et jetées à l’eau, les restes de liquides versés sur le bambou rapidement replanté dans l’eau. On fait place nette. Et tout le monde s’en retourne sans épilogue. Brefs au revoir, et la vie reprend déjà son cours.

Alexandro est content, la cérémonie est réussie. Le poulet s’est bien débattu.

Le surlendemain Alexandro est simplement heureux de voir la brume matinale plus épaisse qu’à l’ordinaire. Il se tient debout sous le auvent qui relie la maison à la petite salle de restaurant  qui accueille les touristes de passage. La condensation sur le toit chute au goutte à goutte à ses pieds traçant une ligne noire dans la terre sèche et poudreuse. Il la regarde comme un enfant son jouet et me dit :

« Nous avons été exaucés. C’est ce que j’ai demandé à Ñenko (l’esprit de l’eau). Pas de la pluie, seulement cette rosée et cette brume. Elles vont suffire à rafraîchir la terre, les prés et les plantes vont reprendre vie. Il ne faut jamais trop en demander et être très prudents quand on s’adresse à Dieu. Une fois un chaman a demandé un déluge. Il voulait beaucoup d’eau, bien plus qu’il n’en avait besoin. La pluie est tombée en trombe et le vent a soufflé jusqu’à ce que le toit de sa maison s’arrache et s’envole ! Cette brume suffit bien et je suis content. »

 

5 Commentaires

  1. Blondel's Gravatar Blondel
    3 août 2016    

    Drôle de rituel que l’on ne connait pas.L’orsque l’on voyage on apprend beaucoup.Merci de la lecture,bon vent.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      15 août 2016    

      Nous avons une chance immense d’assister à cette cérémonie, normalement réservée à la communauté et tenue secrète aux étrangers. Nombreux sont les Mapuche à ne pas communiquer avec l’extérieur après les vagues d’oppression qu’ils subissent. Notre hôte est plus ouvert et nous a offert ce magnifique cadeau.

  2. Blondel's Gravatar Blondel
    15 août 2016    

    Oui vous pouvez le dire c’est un magnifique cadeau.

  3. Muriel Nissou's Gravatar Muriel Nissou
    22 août 2016    

    Quel récit haletant, avec un suspense bien mené, autour de cette cérémonie inouïe. Merci encore pour nous faire partager vos découvertes.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      22 août 2016    

      Merci beaucoup Muriel ! Ca fait plaisir d’être lu et d’avoir un retour, ça nous encourage à continuer ! Cette famille reste à ce jour une de nos expériences les plus intenses et vibrantes. A très bientôt !

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