Voyageurs mais pas figurants !

Peru’s Great Divide – De Cusco à Licapa

Nous avons repris la route. Les pistes, la montagne, les villageois. Depuis trois mois nous n’avons que très peu pédalé. De juillet à septembre nous avons reçu tour à tour nos amis Damien et Armelle, le père et le frère de Noémie, puis mon ami d’enfance Rodolphe. Nous avons visité la jungle, grimpé un 6000, randonné, mangé dans de bons restaus. Nous avons ri, partagé, pris des bus et des chambres d’hôtels. Nous avons marché encore, dans le canyon de Colca, les ruines du Choquequirao et celles du Machu Picchu. Nous avons bu du bon vin et du bon pisco, nous sommes reposés et avons joué les touristes.

Ces bonnes choses nous ont ressourcés, ravitaillés, revigorés. Le changement de rythme a sonné. À la veille de la saison des pluies, nous voilà au pied d’une nouvelle route mythique. Tracée par d’autres bikers avant nous, Andes by bike, cette voie suit les pistes de montagnes au Pérou sur 1500 kilomètres.

Sañayca, le village «  des curieux » /

7-12 octobre

Après quatre jours de route qui donnent le ton point de vue dénivelées, nous voilà sur la première piste et après cinq heures, au premier village. La première pause, et le dépaysement total après la touristique Cusco. Les enfants accourent, des questions pleins la bouche, et des sourires dans les yeux. L’accent est difficile à déchiffrer pour nous. À nouveau on peine à se faire comprendre. À Sañayca on parle avant tout Quechua. La chaleur, l’amitié simple des villageois, les sourires et les yeux brillants de curiosité, d’amusement et de moquerie douce. Cette tenancière qui nous apprend nos premiers mots en Quechua en nous servant une gigantesque assiette de riz, de légumes et de tripes. Nous voilà repartis dans l’effort. Et la beauté.

Great Divide

Dénivelés de Sta Rosa à Licapa

Autama-Chalcos / 13-14 octobre

Affûtés, émerveillés

Huitième jour de vélo sans repos. Les pistes sont rudes mais si belles. Physiquement le besoin de récupérer se fait pressant. En ce qui concerne les questions techniques, la mécanique, la logistique, la planification du parcours, le rationnement ou l’efficacité au campement, l’expérience acquise depuis un an se ressent. De ce point de vue notre aventure dans les déserts de Bolivie furent comme un diplôme, une confirmation.

Les pistes que nous empruntons désormais au Pérou sont difficiles par leurs dénivelées et l’altitude, mais cette première semaine au moins, elles sont de bonne qualité, fermes, pierreuses sans s’ensabler. Pas de tôle ondulée non plus. La saison des pluies, épée de Damocles suspendue au dessus de nos têtes, nous épargne jusque là. Nous n’avons plus la fébrilité des premiers mois face à l’inconnu. Prudents et confiants, tel est mon sentiment à l’égard de l’engagement dans ces montagnes splendides. L’énergie de la peur libérée, place à l’émerveillement.

Sur les pistes d’altitude, uniquement empruntées par les bergers, nous retrouvons des paysages fantastiques, verts et épurés. Nous sommes minuscules, avançons telles des fourmis, inlassablement immergés dans une nature encore protégée des Hommes. À 4000m au beau milieu d’un vallon, nous assistons au spectacle d’une course poursuite entre vigognes mâles sauvages. Non loin d’elles paissent un troupeau d’alpagas domestiqués, surveillé par leur berger blotti contre un mur de pierre, invisible si je ne l’avais pas cherché du regard. Il répond à mon salut du bras sans me lâcher du regard que je devine perçant de si loin. Ses chiens nous escortent jusqu’à distance respectable des dodus camélidés emmitouflés sous leur laine épaisse, dont la propriété ne fait aucun doute par leurs boucles d’oreille rouges tricotées.

Au lac l’envol des flamands roses dérangés par notre arrivée est d’une beauté indescriptible. Les vaches elles aussi attirées par la rare source d’eau fuient lourdement à notre approche.

Cascade et folklore

À la descente, 700 mètres de dénivelées procurent une sacrée adrénaline ! À chaque virage le précipice nous attend. La vitesse me grise. Un peu trop : sortie de piste, soleil et vol plané ! Le peu d’aïkido pratiqué en Nouvelle-Calédonie me sauve en me laissant quelques réflexes. Je roule et frappe le sol avant que mon dos ne le percute. Seule ma roue prend un coup que je dévoile rapidement. L’incident me secoue et me ramène à la raison, j’ai pris suffisamment de risque et d’excitation pour aujourd’hui. Il ne gâche cependant en rien cette merveilleuse après-midi. La vue sur les canyons, 2200m en aval, est panoramique et gazeuse, nous transformant en funambules roulants. Les fleurs de cactus rouges, les troupeaux de moutons et de chèvres conduits par ces femmes aux chapeaux hauts-de-forme garnis de fleurs hautes en couleurs, les cochons, la vue, les nuages. La vue, encore. Nous poussons jusqu’à Chalcos pour y passer la nuit et rencontrons le village entier réuni dans la salle communale qui borde la jolie place centrale aux haies bien taillées. Tous sont là pour célébrer l’anniversaire de la coopérative agricole. Les champs d’eucalyptus pullulent tout autour. Le souffle encore court nous sommes encerclés et questionnés en tous sens. Une femme peu loquace au sourire timide nous sert la chicha, un jus de maïs fermenté, boisson traditionnelle que j’ai appris à apprécier au fil du temps, suivie d’une assiette de riz et de viande. À l’intérieur on boit et on danse, les petits verres de bière passant de main en main. Un violon et une harpe locale montés sur une immense caisse de résonance emplissent la salle de joie avec leurs airs traditionnels. Les femmes chantent d’une voie stridente, très aiguë, qui percerait le vespéral brouillard tombant sur la crête si le froid et la forêt d’eucalyptus ne leur faisaient barrière.

Pitec-Chuchi / 15-20 octobre

Rencontre avec Jésus à Vilcashuaman

Le lendemain nous grimpons jusqu’au col de Pitec, petit village perché sur une selle de cheval, y passons la nuit sous quelques gouttes de pluie, et les sermons et chants évangélistes amplifiés par le microphone. Nous descendons à Vilcashuaman, grand village idéal pour une journée de repos. La rencontre d’Aurélien, jeune voyageur solitaire au look de Jésus, nous amuse et divertit. Parti il y a un mois de Lima à pied, il vit façon scoot, sans tente, avec un petit sac de 6 kg à peine. Son voyage est spirituel, porté sur la rencontre des hommes et l’ouverture du cœur. Au moins aussi bavard que moi toute occasion est bonne pour parler de Dieu, de transcendance et d’ésotérisme. Ses yeux s’animent et ses bras gesticulent. Arrivés trois jours plus tôt il connait déjà tout le monde. Les villageois rigolent gentiment à ses grandes phrases, et dans le fond chacun reconnait que ce jeune homme est bien sympathique et généreux. Bien qu’ouvert sur ces sujets ésotériques, nous garderons en mémoire quelques phrases cultes lors de nos échanges qui évoqués nous font encore bien rire, tant cet homme vit sur une autre planète !

Tez – un brin ironique -, —Tu me fais penser à notre ami Yanou, 100% spirituel comme toi. Lui nous dit qu’il est gardien de la flamme violette. Toi aussi tu gardes une flamme ?

Aurélien — Non, moi je suis plutôt un fils de Shambala.

Aurélien — On va déjeuner ensemble ? Moi je suis végétarien… Enfin, je me nourris de lumière.

Aurélien — Je ne porte que des habits en chanvre. Quand il fait chaud t’as froid, et quand il fait froid, t’as chaud.

Aurélien — En fait je suis un peu comme Jésus. Je ne suis qu’un messager. Je suis relié à la-haut.

Seconde cascade et repos forcé

Le départ le lendemain à 6h est contrarié par 4h de réparation sur mon vélo dont l’axe, qui traverse notre moyeu à vitesses intégrées, est desserré. Nous rattrapons presque notre retard en pédalant toute la journée mais arrivons à Cangalio épuisés. En fin de journée le lendemain je chute pour la deuxième fois. En voulant filmer caméra fixée sur la corne droite, je maintiens cette dernière pour réduire les vibrations et ne peux donc freiner qu’à l’avant. Avec la vitesse et la piste gravillonnée, l’erreur me coûte cher. Je dérape dans le fossé, et de nouveau me retrouve projeté par dessus le guidon. Les réflexes sont là et je roule mais l’impact de mon omoplate sur les graviers me laisseront un bel hématome et le dérapage quelques plaies saillantes dans le dos. Le boîtier de la Gopro est rayé, bien dommage pour la suite de cette route splendide.

Nous descendons à Chuchi, petit village pittoresque. Malgré ma douleur et mon besoin pressant de repos, je ne peux que retrouver le sourire à la rencontre de villageois, leur joie communicative et leur chapeaux magnifiques. Le soir venu le fromage offert par notre hôte du déjeuner est fort mais nous le mangeons de bon cœur. Nous aurions dû le laisser aux chiens comme nous le dictaient notre instinct et nos papilles. Notre gourmandise et nos manies de ne rien gâcher me coûteront un jour complet de diarrhées motrices. Pour couronner le tout il pleut des cordes. À croire que tout est réuni pour que nous ne roulions pas aujourd’hui. Comme aurait dit Aurélien, « C’est que ça devait se passer comme ça ».

Chuchi-Huertahuasi / 21 octobre

Les 1000 mètres de dénivelées entre Chuchi et Huertahuasi sont durs à avaler malgré la journée complète de repos forcé. Les diarrhées n’ont pas cessé, je suis faible et déshydraté. Lacet après  lacet nous parvenons bon gré mal gré au village à 4260 mètres d’altitude. Nous jouons à donner des noms aux lacets pour nous donner du courage. Il y en a 7, ce seront les jours de la semaine. Huit, les planètes du système solaire. Douze, les mois de l’année à venir et où nous serons, ce qu’on y fera. Dix-neuf ? Hum, disons douze plus sept, cette côte ne va pas être facile ! Il fait très froid. Par chance nous croisons un camion rempli de vivres venu de Totos faire sa tournée. Alors que nous mangeons une salade de tomates et des bananes, nous sommes dévisagés par dix paires d’yeux. Ca commente et ça rigole. Nous ne comprenons rien à leur Quechua mais rions aussi. Adossé par terre à une maison en adobe, je fais chauffer comme à l’accoutumée notre café post-prandial. Le réchaud attire encore une fois beaucoup l’attention. Une mama nous apporte bientôt deux peaux de mouton pour nous asseoir confortablement, quelle gentillesse ! Mes problèmes intestinaux génèrent un mal de dos lombaire et cette attention me touche. Piquée par la curiosité une autre femme s’approche suivie par tous. Elle veut notre réchaud ! Elle nous offre un sac de canchita, des grains de maïs grillés dans l’huile, nourrissant, léger, salé et croustillant ! Nous sommes aux anges et je rêve déjà d’une petite sieste mais le ciel en a décidé autrement. Au loin le tonnerre gronde, et le ciel, chargé depuis ce matin, s’épaissit et menace. Les premières gouttes tombent déjà et chacun s’en va promptement à l’abri. Nous sommes d’un coup seuls et dépités, mais notre amie des peaux de moutons revient nous chercher en courant et nous invite à la suivre. Sous son petit porche où pendent des intestins de moutons séchés, nous nous asseyons sur nos peaux respectives tandis que Glyceria file la laine machinalement sur sa toupie de bois. C’est la soeur d’Emiliano, le propriétaire de la maison qu’elle loue en journée pour y vendre ses rares produits, mais elle sait qu’il serait d’accord pour nous accueillir aussi se permet-elle de nous inviter. Les questions pleuvent de chaque côté, les sourires et les regards réchauffent. Nous jouons avec la caméra et elles pouffent de rire en se visionnant à l’écran. Noémie leur fait écouter du jazz sur son mp3. Nous admirons sa technique pour filer et ses broderies si colorées. Toutes ces alliances de couleurs vives, ces teintes naturelles flachies associées avec goût me laissent contemplatif.

Lorsque le ciel se dégage suffisamment pour reprendre la route, nous ne voulons plus repartir. Nous voilà perdu à 4200m d’altitude dans un village minuscule, chez une charmante famille. Nous souhaitons certes avancer le long de la Great Divide, et craignons l’arrivée des pluies glaciales quotidiennes qui semblent imminentes, mais à quoi bon se presser quand de si sincères et chaleureuses personnes croisent notre route ? Le soir venu, tous réunis dans la cuisine, petite hutte en adobe à l’écart de la bâtisse principale, nous discutons encore longuement agriculture avec Emiliano, tandis que sa femme Epiphania fait cuire du maïs silencieusement dans le four à bois. Elle ne parle que le Quechua, aussi ne communiquerons-nous que par sourires et regards entendus.

Paras-Santa Fe / 22-23 octobre

Les rencontres, au centre de notre voyage

Aujourd’hui le challenge est de taille. Nous sommes à Paras, à une centaine de kilomètres de la route bitumée la plus proche. Nous sommes redescendus hier dans la vallée depuis Lloqllasca que nous avons remontée jusqu’à Paras. Cela faisait trois jours que nous restions perchés au dessus de 3500m. Les panoramas nous laissent pantois. Nous avons toute la journée pour rêver les yeux ouverts. Les jambes moulinent et l’esprit vagabonde entre deux hameaux où l’on ne manque jamais de nous apostropher.

—Où allez-vous? D’où venez-vous ? De quel pays êtes-vous? Jusqu’où allez-vous comme ça ? Seulement à bicyclette ? Vous n’êtes pas trop fatigués ? Pourquoi faites-vous cela ?

Chaque fois le rituel de la rencontre recommence. Nous le réalisons de bonne grâce. Parfois nous sommes lassés quand cinq fois d’affilée nous répétons les mêmes réponses aux éternelles questions et souhaitons avancer. On en rigole avec Noémie et jouons les automates quand l’engouement est vraiment absent, feintant l’empressement d’un grand salut souriant sans lâcher les pédales. Chaque fois cependant, cette première approche est une porte qui s’ouvre sur l’autre. On se regarde mutuellement et s’apprécie. Elles avec leurs deux ou trois robes épaisses et colorées qui ondulent jusqu’aux chevilles, leur large chandail surmonté d’une couverture déposée sur les épaules, parfois nouée devant, et qui transporte ici du bois, là un enfant emmitouflé. Leurs longs cheveux noirs tressés, les deux nattes jointes entre elles en bas par un fil identique en apparence pour tous, mais dont les motifs varient finement si l’on observe attentivement. Enfin sur leur tête couronne un chapeau melon dont les bords franchement recourbés sont intégralement brodés de fils et de paillettes colorées. Unisexe, chacun ajoute au chapeau traditionnel des bandes fines autour du melon pour se distinguer et personnaliser ce qui donne leur identité aux habitants de la région d’Ayacucho. Totalement dépaysés et immergés dans les montagnes profondes, dans la vie rurale et agricole, nous découvrons des visages surpris, intrigués, moqueurs ou intéressés. Des visages souriants, des yeux qui dévisagent. On pose sa pioche un instant pour regarder ces deux astronautes montés sur leur vélo et dévalant la piste. Les grands-mères nous abordent en Quechua sans que l’on ne comprenne un traitre mot. Tous ne parlent pas le castillan ici, même si la plupart le comprenne. On s’amuse à lancer au hasard les réponses aux questions connues par cœur et ça marche souvent. On se regarde un instant au fond des yeux, pour voir comme l’âme humaine étincelle quelque soit notre langue, on se sourit, et l’on s’en retourne, nous à nos vélos, elles à leurs vaches et leurs moutons.

Nous nous émerveillons chaque jour. De la beauté des lieux et des gens. De l’architecture des villages, faits de maisons de paille et d’adobe. De la puissance des éléments, de la force tranquille que dégage les Apus, Dieux incarnés des montagnes.

Abra Ritipata

Aujourd’hui un géant se dresse devant nous. 1600m de dénivelées positifs pour atteindre 4950m d’altitude. 1600m de lacets, une quarantaine au total, étalés sur trente km pour rejoindre le col Abra Ritipata. Les conditions sont délicates. Aux dénivelés difficiles s’ajoutent les problèmes mécaniques sur mon vélo et mes diarrhées qui me poursuivent depuis cinq jours. Je devrais comme à mon habitude fulminer devant ces désagréments. Depuis quelques temps cependant je m’applique les connaissances thérapeutiques que je possède. Expirer. J’ai fermement décidé que cette journée sera belle. Nous surplombons bientôt les falaises rouges qui nous dominaient depuis ce matin. Peu avant le col, le fond de l’air frais devient glacial et l’on s’habille rapidement sous les premiers flocons. Caleçon long thermique et sur-pantalon, gants d’hiver et sur-chaussures remplacent lunettes et chapeau. Les dix derniers kilomètres sont blancs. Nos corps givrés. Les roues collent et l’instant est à l’épopée, l’atmosphère mystique. Le vallon qui s’ouvre derrière le col dégage un ciel apaisé. Inimaginable vision de paradis. La piste serpente dans un vert gazon clair, moucheté de centaines de flaques entre lesquelles posent des alpagas allongés, immobiles comme la roche. En arrière plan se dresse une montagne gigantesque d’un jaune ocre, falaise si menaçante que l’on n’admire qu’avec respect ses abrupts flancs colorés. Au loin en aval se détache le petit hameau de Santa Fe, notre futur immédiat. Notre bénédiction, notre poste de secours, notre abri pour la nuit.

À bientôt pour la suite de notre parcours sur les pistes du sud Pérou !

2 Commentaires

  1. Laurence's Gravatar Laurence
    24 avril 2017    

    Ces couleurs sont étonnantes et incroyables…çà nous change du bleu blanc rouge actuel!

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      25 avril 2017    

      Oui, notre appareil rend bien le bleu marine. Dans le prochain article photos spécial conlibris tu découvriras la puissance de notre mode macron.

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