Voyageurs mais pas figurants !

Écovolontariat chez une famille Mapuche

Un défi à réaliser en chemin…

En partant de la maison d’Ana-Maria, nous sommes motivés pour pédaler vite car l’arrivée de mes parents à Santiago nous impose d’avancer à un rythme soutenu. J’aimerais cependant m’arrêter rapidement à Currarehue pour réaliser l’un de nos défis, lancé par Aurélien, l’ami de Noémie : parler en mapudungun, la langue des indiens Mapuche. Le détour vers l’est sera l’occasion d’une dernière aventure autour des volcans chiliens avant de croiser l’étroit pays pour rejoindre la cordillère de la côte et la remonter jusqu’à Santiago.

Nous sommes en pleine région Mapuche et c’est donc l’occasion d’en apprendre un peu plus. Nos recherches internet n’ont pas donné grand-chose et nous espérons trouver des informations au village sans perdre de temps pour atteindre Reigolil le soir même. On était loin de s’imaginer que nous allions rester une semaine et vivre une rencontre formidable.

Nous allons d’abord à l’office du tourisme mais personne ne parle le mapudungun. On nous conseille de nous rendre chez une famille plus au sud qui sera heureuse de nous recevoir. Pressés nous laissons cette proposition de côté et allons en vitesse au musée Mapuche pour quérir de l’aide. Un jeune homme sympathique nous renseigne et pose le cadre de nos recherches.

 – Il est très difficile de trouver des textes en mapudungun pour la simple raison qu’il s’agit d’une langue de tradition orale, et non écrite. Les premiers textes ont été traduits par un allemand, si bien que la prononciation d’un mot n’est que très mal reflétée à l’écrit, même pour un Mapuche, car issue d’une oreille allemande. D’autre part, toujours dû à la culture de l’oralité, beaucoup d’anciens sont analphabètes. Ainsi vous aurez la plus grande difficulté à dénicher des manuscrits dans cette langue, mais encore plus quelqu’un sachant le lire et le prononcer correctement. Quant à vous l’apprendre c’est encore une autre affaire…

Nous voyant désespérés, il nous avise de la meilleure solution selon lui : demander conseil à une famille vivant non loin de là, sur la route du sud. Deux fois en une heure, la coïncidence est trop flagrante pour être ignorée. Nous n’apprécions pas les détours, mais en étant efficaces cet après-midi nous pourrons repartir tôt demain et prendre enfin la route. C’est ainsi que nous arrivons dans la ferme d’Alexandro.

C’est Venita, son épouse, qui nous accueille d’un visage radieux.

– Bonjour. Nous souhaiterions apprendre un peu le mapudungun.

– Oui c’est possible. Est-ce que vous voulez dormir dans les cabanes ?

Venita lit dans nos pensées en nous devançant sur notre seconde requête : passer la nuit chez eux.

 – Euh, c’est-à-dire qu’on a plutôt l’habitude de planter notre tente. N’importe quel endroit fera l’affaire, on ne veut pas déranger.

– Vous pouvez vous installer ici, ou près de la rivière pour être plus tranquilles.

– Et vous voulez quelque chose pour ce service ?

D’un petit sourire à peine perceptible mais une goutte de malice dans les yeux qui ne trompe pas, sa réponse nous ravit :

 – Vous pourriez aller ramasser des mûres pour moi demain.

On ne peut se retenir de sourire en échangeant un regard entendu. Nous avons ramassé des tonnes de mûres chez Ana-Maria toute la quinzaine précédente et en avons assez, mais la contrepartie de notre requête est si mince que cela nous fait déjà plaisir de retourner aux piquants, et d’en revenir les mains toutes rouges.

…Nous conduit de fil en aiguille à un écovolontariat improvisé !

Sans le savoir nous atterrissons chez une famille Mapuche pratiquant spontanément l’écovolontariat, et cela dès le lendemain de la fin de notre wwoofing (world wide opportunities on organics farms) en écoconstruction. Quel concours de circonstances pour nous qui cherchons exactement ce type de rencontre ! De surcroît Alexandro est lonko, c’est-à-dire chef spirituel Mapuche de sa communauté. Il est donc aussi guérisseur, ce qui pique ma curiosité. Une de leur fille et voisine est apicultrice, et je rêve aussi de découvrir cela ! Tout tombe à pic, on dirait qu’un million de petits facteurs nous ont amenés là. C’est comme si nous étions attendus. A peine arrivés nous sommes accueillis le plus naturellement du monde, avec la chaleur sincère et la simplicité des Hommes de la terre.

Alexandro apparait comme un homme tout de suite sympathique. Le visage et le corps sont ouverts. Petit, rond. La peau tannée et mate des indiens. Ses yeux bridés sont si clos qu’on aperçoit à peine le globe droit derrière les paupières. Ses yeux sont enfoncés et le regard perçant. De nombreuses rides traversent son front et ses yeux. Joufflu, son visage déjà rond devient solaire lorsqu’il rigole de bon cœur. Un homme de cœur, qui choisit bien ses mots avant de les prononcer tout en appréciant discuter. Un homme très simple et accessible, qui n’arbore aucun artifice pour impressionner ou s’arroger plus qu’il n’est. Un homme de la terre (Mapuche signifie littéralement Homme de la Terre) qui se fait entendre de ses vaches aussi facilement que des hommes. Autorité spirituelle de sa communauté, il est aussi guérisseur et connait les plantes médicinales.

Dans la soirée, il nous propose de nous installer avec lui pour l’écouter. Il se met à nous raconter l’histoire du pont qui ne pouvait être construit sans l’accord de l’esprit de la rivière qu’il enjambe.

 – Les chiliens voulaient depuis de nombreuses années bâtir un pont au dessus de la rivière qui coule près de notre maison. Chaque fois, pour une raison ou une autre ils n’y parvinrent pas. Pourtant la rivière n’était pas bien large et ils maîtrisaient leurs techniques de construction. Mais rien n’y faisait. Une équipe supposée incompétente fut remplacée par une autre qui ne fit pas bien mieux. Puis une autre et encore une autre. Un jour un responsable vint voir mon grand-père qui les observait échouer systématiquement. Il était lonco avant moi. Il répondit simplement qu’il fallait demander la permission à l’esprit de la rivière, sans quoi rien n’était possible. Le responsable crut d’abord à une farce et doubla les effectifs, envoya d’autres équipes et de l’équipement. Mais il échoua encore. Résignés ils acceptèrent de demander l’aide du lonco, et celui-ci organisa une cérémonie pour demander à l’esprit de l’eau s’il était possible de construire ce pont. Les signes furent favorables et le pont fut construit sans problème.

Les Mapuche croient aux esprits en toute chose dans la nature, les roches, les plantes les animaux et les hommes. Ils vivent en harmonie et dans le respect de l’environnement qu’ils occupent. A propos Alexandro parle de « prendre soin de la terre » plutôt que de propriétaire, ce qui fait sens quant au rôle qu’il se donne vis à vis d’elle : il n’ a pas omnipotence sur elle, il doit la respecter. Elle ne lui appartient pas au sens où on l’entend dans nos sociétés modernes mais uniquement car il sait en prendre soin. C’est d’ailleurs au nom du sens strict du mot propriétaire que l’état chilien et les grandes industries exproprient les Mapuche de leurs terres ancestrales…

A la fin de notre entretien passionnant, nous n’avons cependant pas appris un mot de mapudungun. Alexandro et Venita nous accueillent parfaitement bien mais ont du mal a saisir notre besoin et notre empressement. Ou peut-être est-ce nous qui n’avons pas réalisé qu’apprendre un peu le mapudungun impliquait de partager une vraie tranche de vie sans se contenter d’un apprentissage à la sauvette ?

Le lendemain matin nous conversons avec Alexandro qui nous parle de sa culture. Avant d’entamer notre dialogue matinal, il semble pensif quelques minutes puis sort son harmonica et joue longuement pour nous, avant de prendre la parole.

Nous insistons encore pour apprendre un poème ou un texte fameux des Mapuche, mais Alexandro, songeur, nous avise :

 – Je ne connais pas de poème par cœur. Je connais des histoires. Celles de mes ancêtres, qui racontent les esprits, les rituels. Les histoires se racontent, s’écoutent et se répètent. Elles ne sont pas faites pour être écrites. Pour vous, apprendre signifie faire des études. Chez nous les Mapuche, apprendre se fait directement en situation. Je sais parler à l’esprit de l’eau car j’ai vu mon grand-père parler à l’esprit de l’eau. J’ai écouté, observé, retenu les formules. Ainsi sont les choses.

Aujourd’hui je vais unir un couple de Pucon pour bénir leur mariage. Lui est français et elle chilienne. Ils ne sont pas Mapuche mais viennent me voir car ils croient en moi. Si je peux aider pourquoi ne pas le faire ? Nous ferons aussi une cérémonie lundi matin pour faire venir la pluie. La terre est très sèche ici. Nous n’allons pas demander un déluge, seulement de quoi rafraîchir la terre… La vie donne énormément à celui qui demande. Maintenant je dois aller me reposer pour être en forme pour la cérémonie.

Peu de Mapuche aujourd’hui parlent le mapudungun, et encore moins l’écrivent. Alexandro et Venita sont analphabètes, il faudra donc tout apprendre de vive voix. Cela requiert du temps, et pour une fois nous sommes limités. La marge de temps dont nous disposons est faible mais c’est encore jouable. Nous décidons de rester quatre jours pour en apprendre un peu plus.

Le peuple Mapuche menacé.

Pas moyen de se laver. Chaque jour les besoins quotidiens consomment le peu d’eau que la maigre cascade, qui n’est plus qu’un filet d’eau, offre en amont à quelques centaines de mètres de là, acheminée par un tuyau. Ici la sécheresse est une réalité. Et la cérémonie pour invoquer l’esprit de l’eau n’est pas faite pour le plaisir. Le jardin a soif, mais aussi les dindons, les vaches, les chevaux, les poules, le chat, et les hommes. On ouvre le robinet avec parcimonie. Et la douche est un luxe qu’on ne peut s’offrir tous les jours. Chaque matin on commence par remplir le réservoir de 150 litres pour les besoins du soir, surtout la cuisine. Ensuite on fait la vaisselle qui n’a pu être faite la veille faute d’eau. La cuisine bat son plein toute la matinée, et en milieu d’après-midi, le robinet s’assèche déjà.

A la base seuls Alexandro et Venita habitent la maison, avec leur fils qui, s’il le souhaite, deviendra lonko à son tour quand il sera prêt. Flaviola, leur fille ainée, est mariée à un français et vient d’avoir un enfant ; ils vivent aussi sous le toit familial le temps d’achever la construction de leur propre maison non loin de là, et dépendront de la même source d’eau. Un autre fils possède sa maison de l’autre côté de la propriété et vient régulièrement ici prendre ses repas. La fille cadette occupe la dernière chambre dès que son travail à Santiago le lui permet. Si on ajoute les volontaires et les touristes de passage, plus les visites quotidiennes de nombreux membres de la famille et de la communauté, on compte de douze à vingt personnes chaque jour à la maison ! Et tout ce beau monde consomme de l’eau, en boisson, en vaisselle, aux toilettes, etc. Les prés alentours sont très secs. Les bêtes en souffrent et c’est inquiétant. Priorité est donnée à la cuisine quotidienne, mais si la situation s’aggrave cela pourrait avoir des conséquences dramatiques pour toute la famille.

En épluchant les pignons de pins des araucarias avec Venita pour en faire une purée, nous en apprenons un peu plus.

 – J’ai l’habitude de recevoir des volontaires en échange du gîte et du couvert. Il y a beaucoup à faire ici. Mon fils Pablo suit son père pour apprendre les rituels en parallèle de son travail en construction, et ma dernière fille va bientôt emménager dans sa propre maison maintenant qu’elle est mère.  Je vais être toute seule ici, et j’ai besoin d’aide.

Je m’inquiète pour notre communauté. Les industriels construisent partout dans la région des centrales hydro-électriques pour alimenter les mines de cuivre au nord. Ils ne respectent pas nos droit ancestraux à vivre sur notre terre. S’il vous plaît faites passer ce message pour nous aider.

Le Chili est en plein essor économique et consomme donc beaucoup d’énergie. Très dépendant il cherche à produire plus et possède notamment un grand potentiel hydro-électrique dans le sud qu’il compte exploiter. Cependant construire des barrages se fait souvent au détriment de la protection des espaces naturels et des populations locales. Il semblerait que les droits fondamentaux du peuple Mapuche soient bafoués depuis des décennies.

Historiquement, les Mapuche ont su résister à l’invasion des Incas puis des Espagnols en maintenant leur souveraineté sur leur territoire au sud de la rivière Biobio, jusqu’en 1882 où ils ont du se soumettre aux chiliens suite à la campagne de pacification de l’Araucanie menée par Cornelio Saavedra. Aujourd’hui encore des foyers de résistance perdurent et sont violemment réprimés. Les droits fondamentaux et la reconnaissance constitutionnelle des peuples autochtones (notamment la propriété communautaire de l’eau) semblent être loin sur la liste des priorités gouvernementales. La communauté est directement menacée.

Nos activités entre cuisine…

Dès que nous avons un moment, nous filons armés de grandes bassines dévaliser les muriers qui jalonnent les clôtures de la propriété. Il y en a partout, on ne sait plus où donner de la tête. Venita n’a pas le temps pour ça, elle est bien trop affairée en cuisine. Les kilos de mûres sont à peine déposés sur la grande table de la cuisine en bois massif qu’ils sont immédiatement transformés en confiture. Le lendemain, elle nous tend un grand pot plein, le sourire dans les yeux :

 – Celui-ci est pour vous. Vous l’avez mérité.

Alors que nous avons le sentiment de chômer en ne ramassant que les mûres chaque jour quelques heures, nos hôtes veulent à tout prix que nous n’en fassions pas trop !« Descansa nos más » (« Reposez-vous »), nous tranquillise si souvent chaque membre de la famille. Et dire qu’à  Pucón nous faisions cela sur notre temps libre, pour le plaisir et la balade.

Aujourd’hui branle-bas de combat en cuisine. La télévision vient faire un reportage sur les petits plats de Venita et son savoir culinaire Mapuche. Elle s’est mis au fourneau dès le réveil. L’équipe de tournage est accompagnée d’un chef spécialement venu de Santiago pour l’occasion. La pression est palpable. Ce n’est pas seulement l’occasion d’exprimer son savoir-faire culinaire. C’est l’opportunité de sensibiliser tout le peuple chilien à sa culture communautaire et son mode de vie qui valent la peine d’être préservés. C’est aussi le moment de faire valoir leur droit de vivre sur leur terre comme ils l’ont toujours fait auprès d’une large audience.

Les casseroles chauffent en tous sens. Venita, fichu bleu sur la tête, a revêtu son plus beau tablier et semble très soucieuse de bien recevoir. Je ne m’inquiète pas pour elle car je sais déjà que tous ses mets seront délicieux. La veille nous avons ratissé le jardin de ses feuilles mortes, et les filles lavé toute la maison de fond en comble. La purée de pignons d’Araucarias demande un sacré travail. Il faut bien sûr commencer par aller ramasser les pignons dans la forêt. L’ Araucaria araucania, ou pin du Chili, est le plus vieil arbre du monde, vivant un millénaire en moyenne et jusqu’à 2000 ans pour certains ! La forêt elle-même est vieille de 250000 ans. C’est l’arbre national du Chili, mais l’espèce est en danger dû aux incendies et près des deux-tiers ont déjà disparu. Malgré cela les habitudes ont la vie dure, et il suffit de glisser un billet de mille pesos dans la poche du garde forestier pour aller ramasser les précieux pignons en toute impunité. La famille de Venita le pratique pour sa consommation, d’autres remplissent des bennes de pick up pour les revendre sur les marchés… Les arbres offrent chaque années de délicieux follones, les pignons. Ceux-ci sont ensuite ébouillantés, épluchés, moulinés, et enfin recuits au lait. Nous gouttons ses délicieuses katuto et kokada, des boulettes cuites de pâte de pignons de pin qui changent de nom selon la forme, en boulette ou en boudin, délicieusement trempés dans le miel de sa fille. Ses soupes aussi nous réchauffent chaque soir le corps et l’âme. Nous testons enfin le cochayuyo, cette algue brune beaucoup consommée ici. Très amère et iodée. Notre deuxième expérience sera la bonne : en salade avec beaucoup de citron ! Le lendemain l’équipe de tournage reviendra déjeuner, conquise par les petits plats de Venita.

Le soir venu la pression de la journée est retombée. Un autre français est arrivé à la ferme. On se retrouve en famille. Venita nous remercie de l’aide qu’on lui apporte. Son visage ridé encercle de petits yeux perçants comme ceux d’Alexandro, plein de douceur et de sincérité. Quelle belle femme !

Nous donnons un coup de main à la fille aînée qui vit dans une maison voisine. Nous l’aidons à collecter le miel de ses ruches à cadres en réalisant des gestes simples, emmitouflés dans notre combinaison intégrale surmontée d’une coiffe grillagée. Nous ouvrons et refermons la boîte qui recueille les cadres tandis que son mari manipule l’enfumoir pour calmer les abeilles. Et nous emmenons le tout dans le labo où nous apprenons  à récupérer le miel en raclant la cire avant de centrifuger les cadres. Rendez-vous est pris le lendemain pour découvrir la fabrication de l’huile essentielle de lavande. Mais l’expérience sera finalement reportée faute d’eau, nécessaire en quantité dans le processus.

… Et jardinage !

Lassés d’allés ramasser des mûres chaque matin, nous décidons d’attaquer le nettoyage de la serre. C’est une vraie forêt vierge où se cachent des trésors.  Nous ne pouvons rentrer sans écraser les pieds de tomates qui courent au sol à travers ce qui fut jadis un chemin. La menthe a envahi à elle seule 10m2 et fleuri en tout sens. Nous attaquons le défrichage à l’huile de coude et en une journée, venons à bout des mauvaises herbes, de l’herbe folle, des feuilles mortes un peu partout. Tout est sec. Nous réorganisons les courges qui prolifèrent un peu partout en écrabouillant au passage salades, oignons, piments et rhubarbe. Nous ratissons et remplissons six brouettes débordantes de chiendent. Au passage on récupère les courges mûres, deux énormes calebasses, des cornichons gros comme des concombres, des concombres aussi d’ailleurs, des tomates cerises, de la menthe et du basilic. On y voit un peu plus clair. Tous ont besoin d’eau pour reprendre de la vigueur mais il faudra attendre la pluie pour arroser vu la pénurie d’eau. On attaque ensuite l’extérieur de la serre, ce jardin disparu sous les mauvaises herbes à hauteur d’hommes. On arrache jusqu’à la nuit tombée, alors que les moustiques nous attaquent déjà. Le lendemain rebelote. Le mûrier est déjà passé au dessus de la clôture et les mauvaises herbes recouvrent patates et oignons. C’est l’occasion de travailler sa posture car l’exercice est bon pourvoyeur de lombalgies. Bien fléchis sur ses quadriceps, un coude sur le genou, l’autre main arrache, guidée par le bassin qui imprime la puissance au mouvement sans que les lombaires ne fassent levier, sans quoi elles souffriraient rapidement. Après quatre heures nous abandonnons notre labeur, usés et le nez rouge de soleil, mais satisfaits du résultat.

Un soin dans la Ruka trankura

« Aujourd’hui je pense que quelqu’un de malade va venir. Ça me pique les doigts. »

Nous devons partir demain matin après cinq jours passés dans ce havre de paix, de nature et d’amour. Après concertation, nous décidons de prolonger deux jours encore, entre autres choses pour observer et recevoir un soin des mains d’Alexandro. Je ne peux me résoudre à partir sans goûter à ses dons de guérisseurs, ce serait comme une faute professionnelle. Comme découvrir un trésor et le laisser négligemment glisser des mains. Nous nous sommes offerts ce luxe de voyager lentement et sans contrainte de temps pour laisser venir à nous les opportunités de ce genre de rencontres. Comment partir si vite ?

Après le repas, Alexandro nous invite à nous asseoir dans la grange (la Ruka Trankura signifie « la maison de la pierre qui tombe ») et examine mon orteil, qui souffre de séquelles douloureuses et d’une perte de mobilité suite aux entorses à répétions ces dernières années. Je suis curieux de voir ce qu’il peut faire. Dès les premières palpations je saisis son expérience à travers son toucher. Comme à chaque fois qu’il se concentre sur son sujet, on peut l’entendre prononcer entre ses dents « A ver a ver a ver » (« Voyons voir » répété trois fois), ce qui m’amuse toujours. Il n’hésite pas à « rentrer dans la douleur » mais toujours dans une limite acceptable. Il articule, malaxe, tire ou compresse. Un vrai rebouteux ! La séance courte me fait du bien. Cette homme possède un immense savoir. Sans m’interroger il sait déjà que je me suis cassé les deux poignets par le passé, et me les masse quelques instants. La séance ne s’avèrera pas miraculeuse, mais plusieurs ostéopathes ont aussi essayé de me soulager sans grand résultat. Je suis surtout étonné de sa démarche très intuitive ; il a mis la main sur mon problème en quelques secondes sans me poser aucune question.

– Un médecin est venu une fois et m’a demandé à quoi je pensais lorsque je posais mes mains. Mais je n’ai jamais étudié et ne pense à rien quand je touche mon patient. Mes mains palpent et savent où aller pour faire du bien. C’est tout.

Mapuche

Ruka Trankura : « la maison de la pierre qui tombe »

Dernière journée demain. A moins que nous ne cédions à la tentation d’aller collecter des pignons dans la forêt d’Araucarias ? Malgré tout nous avons rendez-vous dans 27 jours avec mes parents à Santiago et il nous reste environ 1400 km à parcourir, soit 70 km par jour pendant 20 jours et seulement cinq jours de repos et d’imprévus. Nous savons d’expérience que nous n’allons pas aussi vite d’habitude, et il faut se décider à refermer cette page. Un nouveau challenge nous attend déjà, la traversée de la rivière Biobio

 

Prochainement : La cérémonie de l’eau

6 Commentaires

  1. 29 juin 2016    

    Quel récit ! J’ai l’impression de lire un livre. Ces Mapuches ont tout compris au sens de la vie et au respect de la terre. Ce sont les vrais sages de notre monde. Monde malheureusement dominé par la cupidité. Je crois qu’il va falloir approfondir le sujet pour devenir leur porte parole quand vous rentrerez. Leur consacrer un reportage. J’imagine la difficulté de les quitter. Vous avez vécu une expérience des plus extraordinaires et unique. Merci pour le partage. Bonbe route. Bises de Sandrine et Luc

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      6 juillet 2016    

      C’est toujours un plaisir de lire vos commentaires Sandrine et Luc ! C’est sûr, cette famille est une de nos plus belles rencontres. ils mériteraient bien plus que ce petit récit pour sauver leurs traditions et leurs droits fondamentaux. A bientôt.

  2. 29 juin 2016    

    Bravo pour ce chouette reportage agrémenté de photos bien parlantes!

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      6 juillet 2016    

      Merci Brigitte pour tous tes encouragements !

  3. antoin*'s Gravatar antoin*
    8 juillet 2016    

    L’histoire du pont me fait penser à une histoire que j’ai vécu au Niger.
    Je travaille au Centre Nigérien de Recherches en Sciences Humaines, j’apprends qu’un projet canadien pour rendre navigable le fleuve Niger va commencer.
    Le fleuve est navigable au Mali (par des bateaux relativement important, mais vers le frontière du Niger le fleuve a changé de lit récemment (à l’echelle géologique) et seules les pirogues peuvent franchir les rapides. Or dans le sud de Niamey, sur le fleuve, Dongo, le dieu du tonnerre a sa résidence. Pour l’aménagement, il faudra faire sauter des sites sacrés. Ce n’est pas impossible à condition de consulter les populations (d’autant plus que ce sont des cultes de possession et que l’on peut parler directement avec les dieux) et de faire les sacrifices demandés. J’ai la bénédiction de jean Rouch, le spécialiste des Djerma-Songhaï.
    Je propose donc mes services au québecois, directeur du projet canadien ; il le prend de haut et refuse catégoriquement pour deux raisons :
    1- Je suis français, donc colonialiste « il ne veut pas de compromis avec le colonialisme » sic ; il oublie que s’il vit au Canada, c’est sur la base du génocide des indiens.
    2 – Il n’a que faire de superstitions rétrogrades, il est ingénieur, il se base sur la science.
    Je suis obligé de renoncer à cette occasion d’en apprendre plus sur ces cultes.
    Beaucoup d’accidents inexplicables surviennent dans les travaux , on se croirait dans les cigares du pharaon… L’ingénieur québecois se dit possédé par les dieux et est rapatrié sanitaire. Le projet technologique canadien fait naufrage.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      13 juillet 2016    

      Oui c’est le même scénario ! Bientôt nous parlerons de la cérémonie de la pluie à laquelle nous avons eu l’honneur d’assister. Le rite qu’effectue Alexandro est loin d’être compréhensible pour un ingénieur, pourtant il est riche de sens pour appréhender sa culture, ses croyances, son rapport au monde. Toute la communauté croit en lui. Et la pluie est tombée…

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