Voyageurs mais pas figurants !

Sud Lipez part 2 : désert d’Uyuni !

La suite de notre épopée à travers lagunes, déserts et volcans. La récompense est au bout du chemin en traversant l’inoubliable mer de sel : le désert d’Uyuni, avant de retrouver (enfin !) la civilisation.

Pour ceux qui n’ont pas encore lu la première partie de notre récit Sud Lipez, c’est ici ! 

Et pour ceux qui souhaitent visualiser notre parcours, c’est là !

Jour 8 : D’un hôtel de luxe à un autre

Réveil à 6h30, une heure après que le réveil ait sonné. Nous avions besoin de récupérer il faut croire. Les trois derniers jours ont été éprouvants. Heureusement la roue du karma tourne. L’arrivée de nuit à Laguna Colorada, le contact très désagréable avec le gérant la première nuit (imaginez-moi sortant nu et furieux de la douche après que mon hôte m’ait coupé l’arrivée d’eau froide après deux minutes, la tête pleine de shampoing, alors qu’il m’avait promis une douche chaude). Puis deux jours épuisants avec vent de face et une nuit glaciale entre les deux réduisirent sensiblement mon plaisir à traverser ce désert. J’aime la difficulté, le challenge ; j’aime quand ça fait mal et qu’il faut se dépasser pour atteindre son but. Mais pour garder la motivation d’avancer, ces efforts doivent s’équilibrer avec la joie ressentie à la vue du vol des flamands roses, le plaisir du regard posé sur la lagune, le frémissement qui nous traverse quand la Terre gronde sous nos pieds, l’émotion à l’écoute d’un renard rôdant autour de la tente, la détente dans les thermes d’eau géothermiques, l’enthousiasme d’une rencontre simple autour d’un repas partagé.

Tout cela nous encourage à pédaler encore, nous donne l’énergie de poursuivre. Or les mauvaises conditions des derniers jours, et la fadeur du désert traversé ont épuisé nos ressources, nous ont fatigués d’être là. Nous sommes persévérants et nourrissons l’espoir de jours meilleurs. De toute façon nous n’avons pas le choix, engagés que nous sommes ! Je crois que le courage et la persévérance, même s’ils coûtent chers à l’initiative, rapportent gros au bout du compte. Je suis clair quant à ce que je cherche : la beauté, l’authentique rencontre, la transcendance. Je reste ouvert et dépense largement, à l’affût de chaque occasion qu’offre la vie devant moi. Je me sens fort dans mon investissement, fragile dans ma sensibilité à recevoir. J’ai confiance dans les évènements à venir, et dans la vie en général.

Hier le repos à l’hôtel del Desierto annonçait le changement de cap. La douche chaude, l’électricité, le déjeuner offert par les employés puis le dîner en agréable compagnie ont rechargé nos batteries. Après cette bonne nuit de sommeil nous partons donc tard sous un soleil déjà brûlant vers le prochain hôtel, Los Flamencos, au bord de la laguna Hedionda. La piste est correcte, le vent quasiment absent, l’orientation facile. Passé le col matinal nous suivons les lagunes qui s’enchaînent en enfilade. Peu de dénivelés, peu de 4*4. Les abords de l’eau sont encroûtés de sel, les volcans en toile de fond. Quelle journée réconfortante ! Trois jours auparavant nous avions rencontré le patron qui guide aussi les tours ; il nous avait offert les restes du déjeuner des touristes. Hier ce n’était autre que son frère qui guidait le couple de Belges avec qui nous dînons. En arrivant la gérante a été prévenue de notre arrivée et nous sommes dirigés vers la chambre des guides et des chauffeurs. Spartiate, le vieux matelas sur sommier haut en béton est un luxe pour nous, sans compter l’abri total du vent. Hélas aucun touriste à l’horizon donc pas de restes de nourriture à récupérer. Nous sommes déjà bienheureux d’être protégés des éléments, et passons le reste de l’après-midi à récupérer dans un canapé, boire du thé, anticiper les difficultés du lendemain.

Derrière la jolie façade du bâtiment, peinte de couleurs vives sur un mur en chaux, des centaines de flamands roses balancent gracieusement leur cou effilé de droite à gauche pour filtrer l’eau, et absorber leur ration quotidienne de crevettes.

Jour 9 : Du lac Hedionda au désert de Chiguana

Au départ le lendemain matin, les flamands roses arrivent comme pour nous saluer. Pas farouches ils se laissent approcher à trois mètres avant de me surveiller. Le soleil montre à peine le bout de son nez par dessus la colline à l’est qu’il nous réchauffe immédiatement. Il est 7h30 et le mercure affiche -10°C. Même nos mangeurs de crevettes hérissent leur plumage, et se regroupent en cercle serré pour se réchauffer. Nous passons rapidement la lagune Hedionda puis contournons par le nord la lagune Cañapa à demi asséchée, laissant à l’est un petit désert de sel, avant de reprendre l’ascension du second col plein nord. Aujourd’hui comme hier nous avons de la chance, le vent est en notre faveur, et le restera toute la journée. Entre deux cols nous filons sur l’altiplano encadré par les volcans . Nous rejoignons la route internationale sur huit kilomètres avant de la quitter avec regrets pour une nouvelle piste annoncée difficile. Pause déjeuner de champion : de la farine toastée, du sucre, des graines de citrouilles et de pin, des baies de Gogi et du thé brûlant. Nous ingurgitons notre plâtre stomacal à l’abri d’une roche proéminente, devant le volcan Ollagüe qui crache au loin une petite fumée. Le début de la piste est sablonneux, on s’enfonce et nous ne parvenons plus à pédaler. Il faut encore pousser. Sans tarder cependant la piste s’améliore, et encore aidés par le vent amical nous progressons sans trop d’efforts. L’abri au col, une enceinte de pierres fermée sur trois côtés, est royal vu le lieu. L’heure nous invite pourtant à descendre le versant pour chercher une nuit légèrement moins fraîche. La descente est technique et ferait le bonheur de tout rider. Et le mien !

Nous ne trouverons pas l’abri construit dans le lit asséché de la rivière en contrebas, comme l’avait déploré notre prédécesseur l’an dernier. Nous cachons notre tente derrière un gros buisson qui indique par sa forte courbure le vent dominant. Alors que Nono monte le camp je dresse un mur de pierres et de branches pour parfaire notre abri. Aujourd’hui j’ai longuement pensé à mes proches, mon retour en France, mon avenir avec Noémie. Mes projets futurs évoluent sans cesse et j’ai créé un autre projet de voyage tout le jour durant. Pédaler aide à penser, définitivement aussi bien que randonner.

 

Jour 10 : Un désert pour une ville

À nouveau réveillé par le froid, quinze minutes avant le réveil. Le thermomètre indique -7°C ; Noémie dort sans sa doudoune, moi si. Ma deuxième couche a souffert des dernières machines, comme le reste de mes vêtements. La fine couche intérieure en polaire, doublant une autre couche élastique, n’assure plus son rôle thermique. Ou est-ce simplement la fatigue ? Noémie nous prépare un thé brûlant, unique manière de nous réchauffer. J’imite sa méthode qui consiste à placer ses habits de cycliste, cuissard, chaussettes et chemisette, dans le duvet, pour les réchauffer avant de les enfiler. Rien ne se perd rien ne se crée, la chaleur transmise me congèle les cuisses et les fesses. On s’active tant bien que mal. Aujourd’hui la récompense est au bout de la route : San Juan de Rosario. Des hôtels, des commerces. Un jour de repos. 45 km nous en séparent, le désert de sel de Chiguana puis un autre volcan à contourner. Nous sommes impatients de nous reposer.

Jour 12 : Désert d’Uyuni

La piste sur la route 5 est excellente, celle après Colcha K, très bonne. La journée est tout de même éreintante avec 87 km au compteur. Les 45 km menant au salar entament nos réserves. Nous mangeons à l’abri du vent mais le froid nous saisit rapidement malgré le maté infusé. Notre unique Tupperware est plein à craquer de quinoa, offert par Sylvia la veille, la gérante de notre hôtel à San Juan. Nous avions négocié serré le tarif de la chambre dans son auberge de sel. Elle nous donnera spontanément plus que nous n’espérions, et se montrera fort sympathique avec nous. Nous déjeunons avec elle et ses enfants dans sa cuisine, discutons de sa vie. Elle nous apprend à rincer et cuire la quinoa convenablement, avant de se rendre à son match de basket. Ce midi nous pensons à elle quand le sable craque sous la dent, nous avons des progrès à faire…

désert d'Uyuni

Noémie et Sylvia

En entrant sur le salar la magie nous pénètre. Il n’y a plus rien que du sel. Les montagnes sont loin et leur image se reflètent sur le sol, mirages du désert. Le sol est dur, craquant. Tout est blanc et bleu. L’espace semble infini. Une immense énergie flotte en et autour de nous. Après tous les efforts roulés, les cols, les pistes sablonneuses et cabossées, ce froid qui transperce tous les habits, nous sommes là, sur un nuage. l’émotion me saisit. La joie. Je le savais, ça valait toutes les peines du monde.

Nous maintenons le cap sur le volcan Thunupa, sachant que l’île Incahuasi est sur son axe. Après 8km à l’aveugle nous l’apercevons minuscule. Un point dans l’infini. À vue, nous ne lâchons pas notre cible des yeux et traçons en ligne droite. Nous avons peu de marge de temps, et remettons les jeux de perspectives photos au lendemain. Tous les 10km nos jambes se dégourdissent quelques instants lors d’une halte lunaire. Mes mollets brûlent. La fatigue domine. Mes tendons d’Achille s’inflamment. Pendant trois heures, sans référence visuelle, l’île Incahuasi semble toute proche. À dix minutes me dirais-je, si le GPS n’infirmait pas sa distance à plus de trente kilomètres. Décourageant ! Nous arrivons enfin à percevoir ses ombres, puis les reliefs, enfin les cactus géants qui piquent l’île de part en part. Le soleil disparait alors que nous posons pied à terre. Timing. Le refuge nous offre le repos, mélangé aux vapeurs d’essence des deux motards qui partagent l’espace commun.

Jour 13 : Sortie du salar et repos relatif à Tahua

Nous prenons le temps de faire des photos en perspectives sur la mer de sel. À deux cela nous demande beaucoup de temps. Cadrer un personnage imaginaire et loin d’être aisé si on veut être précis. Nous pédalons finalement à 11h30, et la seconde partie du salar nous semble bien difficile même en l’absence de vent. Les jambes sont lourdes. Nous nous reposons à l’hôtel de Tahua à la sortie du salar, alors que la fête de la Saint Jean bat son plein. La bière coule à flot, les stroboscopes remplacent tout à coup les étoiles. Et Noémie qui n’a plus de boules Quiès… Nous qui voulions nous coucher tôt c’est raté ! Je dormirai tout de même à 22h, épuisé.

En ces derniers jours de pistes l’épreuve psychologique commence. Nous avons passé l’apogée du biketrip, le salar d’Uyuni. Il nous reste 135 km sur piste réputés difficiles, ce n’est pas le moment de lâcher. Contourner le volcan Thunupa, rejoindre le cratère Jayu Quta, puis suivre la route des villages jusqu’à Quillacas. Nous avons certes accompli le plus dur, mais ce qui nous reste à parcourir est toujours aussi exigeant. Il faut aujourd’hui plus qu’hier vérifier la mécanique, recompter nos rations presque épuisées, anticiper encore et encore le terrain, les problèmes potentiels, les douleurs physiques. Plus encore il faut se soutenir. Nous sommes à fleur de peau, et chaque contrariété nous met tantôt en colère, tantôt nous décourage. Heureusement lorsque l’un faiblit l’autre est présent, prend sur soi, soutient, adoucit, vient en aide. La force du couple, notre amour, à vif, s’exprime plus que jamais. Je me sens dépecé de mes protections, mes résistances. Pas de triche possible ici, les masques tombent un à un. L’objectif est atteint. À travers cette épreuve je suis heureux.

Jour 14 : Autour de Thunupa

Nous quittons Tahua tôt après cette nuit bruyante. Le pédalier tourne, et tourne encore sur un gravier tassé, passant trois cols qui nous éloignent peu à peu du volcan Thunupa. Villages habités alternent avec ruines abandonnées. Derrière Irpani, le sable s’épaissit sans nous empêcher de rouler, puis les trois derniers kilomètres qui nous séparent de Salinas de Garcia Mendoza se font contre un vent nord-ouest soulevant des nuages de poussières. Je me retourne encore pour admirer le volcan Thunupa qui donne son nom au désert d’Uyuni et domine toute la région. Cela fait trois jours qu’il nous guide dans le désert. Ses flancs sont rayés des murs de pierres levés par les paysans pour délimiter leur terrain. Sa tête plus verticale est libre de toute trace d’homme et rougeoie par sa terre ferrugineuse. Cette fois je l’aperçois à peine tant la poussière s’élève dans le ciel. Innocemment je me dis qu’on a de la chance d’échapper à ça et d’être partis suffisamment tôt. Ici il fait beau et l’heure à pédaler vent de face est récompensée par l’arrivée à Salinas, où l’on mange enfin une pomme et un concombre, avec du pain frais à la farine de quinoa. Quel délice ! Notre nutrition depuis quinze jours se compose essentiellement d’avoine, de farine toastée, de soupes et de nouilles déshydratées. Ras le bol du porridge ! Même dans le village le vent arrache les toiles tendues des quelques stands éparpillés sur la place centrale. Nouvelle merveilleuse sous le souffle divin : un homme croisé peu avant le village nous apprend que la route sera pavimentée. Sans vouloir y croire trop vite, notre arrivée au pueblo nous le confirme : c’est du goudron ! Libération. En franchissant la limite noire, dure, et lisse, Noémie hurle sa joie. J’en pleure. La route se dirige maintenant plein est et le vent s’est encore gonflé. Dès la première ligne droite nous filons à plus de 50 km/h, sur du plat sans même pédaler ! Quelle nuance avec les 2 km/h la veille sur le salar vent de face ! Des nuages de poussières nous frappent de coté et à cette vitesse les trous d’air entre deux rafales rendent la trajectoire dangereuse. On ne voit plus à vingt mètres tout en conservant notre allure. Tous les reliefs, les volcans, ont disparu. Il n’y a plus que du sable, et la ligne blanche asphaltée devant nous. Nous nous sommes emmitouflés pour lutter contre la silice qui s’insinue partout. Buff, lunettes, capuche, chapeau, capuche Goretex, pantalon dans les chaussettes. Les distances défilent sans aucun effort de poussée. Le dos et les bras travaillent pour garder l’équilibre. Sans crier garde un panneau annonce « crater » : la journée est finie !

Comme toujours nous cherchons l’hospitalité et après avoir fait le tour du village, un couple âgé rentre au bercail dans une camionnette qui a sûrement fait la guerre. Nous dormirons dans la remise, parfait ! Aussitôt notre rituel commence. Détacher les sacoches. Étaler la bâche au sol. Déplier les duvets. Se débarbouiller le visage, noirci par la poussière quotidienne. Assurer la corvée d’eau. Se changer pour des vêtements plus chauds. Boire un thé. Et écrire.

Jour 15 : Du cratère à Huari

Viande de lama et pâtes au déjeuner. Jusque là nous évitions de manger de la viande et en général la nourriture préparée et vendue dans la rue. J’adore ça, tant pour les plats que pour l’ambiance, mais le risque de tomber malade est plus grand aussi. Pendant la traversée sur piste pendant quinze jours, il était hors de question d’attraper de quoi rester cloué au lit. Désormais sur route et de retour à la civilisation, on peut se permettre ce risque avec quelques précautions. Sur la place de Santuario de Quillacas, quelques femmes nous apostrophent pour acheter leur mélange de viande et de pomme de terre baignant dans l’huile bouillante à l’air libre. Vues les rafales de vent permanentes qui lèvent la terre un peu partout, cela ne nous dit rien qui vaille. Un peu plus loin nous sommes attirés par l’odeur et la vue d’une assiette bien garnie servie sur une minuscule table à l’abri de deux parasols : le premier classiquement disposé, le second couché en guise de paravent. Le temps de s’approcher, deux jeunes filles et un vieillard sont en train de manger, une femme passe sa commande à emporter, puis une autre. Ça se bouscule, c’est ici qu’il faut se restaurer ! De toute évidence la cuisinière à la cote auprès des villageois, indice certain de la qualité de ses plats, et de leur fraîcheur puisqu’il y a du débit.

La plâtrée de pâte nous sustente. Elle est assortie d’une pièce de lama en sauce et de pommes de terre déshydratées, d’oignons et de persil. Comme rien ne pousse en hiver sur l’altiplano, les pommes de terre récoltées sont desséchées au soleil : elles prennent une couleur noire, se rabougrissent, et se conservent ainsi plusieurs années. Quelle allégresse de manger avec les autres sur un bout de trottoir. Basilia Mendoza, la cuistot, est fort sympathique. Elle a mijoté ses plats toute la matinée, et prend soin de les protéger de la poussière et du froid. Dans sa carriole, chaque marmite et enveloppée dans un grand sac plastique qu’elle referme aussitôt l’assiette servie. Le tout est recouvert d’un grand drap et d’une couverture. Tout est succulent et nous finissons repus. À la vue de notre mini-réchaud qui peut chauffer un litre d’eau, Basilia s’amuse et paraît très intéressée. Voilà qu’elle rameute ses copines, ses voisines, pour leur montrer l’objet insolite, pendant que nous buvons notre thé digestif.

Nous, on a au moins besoin d’une casserole, pour faire la soupe !

désert d'Uyuni

Le déjeuner de Basilia Mendoza

Malgré ce réconfort nous peinons à repartir. Mon estomac a pris le dessus sur mes jambes. 36 km nous séparent de Huari, objectif du jour. Deux lignes droites de 18 km de long. Simple et lassant. Comme hier le vent de nord-ouest se lève en fin de matinée soulevant des nuées poussiéreuses obstruant le ciel entier. Nous sommes poursuivis ! Alors que devant nous la vue est parfaitement dégagée sur la steppe altiplanique, derrière nous un écran ocre et opaque se rapproche rapidement de nous. Nous fuyons littéralement ! Je ressens une baisse d’énergie, mes batteries sont à plat et j’ai le plus grand mal à me traîner. A San Juan, Noémie avait enfin pu gonfler sa chambre à air au compresseur, après dix jours à la pompe à main suite à sa crevaison le premier jour. J’en profite pour vérifier mon pneu arrière, et découvre qu’il n’est qu’à 25 psi (1,7 bars), au lieu des 70 habituels (4,8 bars). Le lendemain je constate qu’il est de nouveau à plat. Verdict : micro-crevaison. Par ce froid glacial je n’ai aucune envie de tout décharger pour changer la chambre. Je finis donc cette journée exténué sous les encouragements de Noémie. Je trouve ces derniers kilomètres particulièrement difficiles et lors d’une pause prends conscience que je n’ai pas retiré le velcro qui serre mon frein avant. Il prévient mon vélo de la chute lorsqu’appuyé sur sa béquille. J’ai roulé comme ça cinq kilomètres sans m’apercevoir de rien ! Je dois bel et bien être à bout de force pour commettre ce genre de bévue.  Arrivés à Huari on a l’impression de renaître. Plusieurs hôtels (enfin deux dont un fermé), plusieurs petits commerces, une pompe à essence, on est presque à Paris ! La douche chaude négociée est une bénédiction. La bière locale, fameuse dans tout le pays, aussi. Nous n’avons plus qu’une seule idée en tête : arriver à La Paz, où nous avons successivement rendez-vous avec la casa de ciclistas, un couple d’amis puis le père et le frère de Noémie. Nous avons besoin de temps pour refaire une santé à nos corps et nos vélos, régler les paperasses administratives et mettre à jour le blog, avant que Damien et Armelle n’arrivent. Nous sommes impatients.

Jour 16 et 17

Nous fonçons tête baissée jusqu’à Oruro, première grande ville où nous débarquons épuisés. Nous faisons le choix de la sagesse et décidons de rester deux nuits, pour une journée mi-repos mi-logistique. La famille est rassurée de nous savoir en bonne santé. Nous avons respecté au jour près notre planning prévisionnel, et le bilan autonomie a été géré au gramme près. Noémie apprend la naissance de sa troisième nièce la veille. L’émotion l’envahit.

Nous gérons efficacement les tâches prioritaires : l’arrivée à La Paz, l’organisation globale des trois groupes d’amis qui viennent nous voir cet été, la logistique pour les trois derniers jours de route. La balade au marché pour notre brunch au lit, rêvé depuis deux semaines, est colorée, grouillante, bruyante, animée. À deux pas du marché central les rues sont bouchées par des centaines de minuscules kiosques collés les uns aux autres dans lesquels s’entassent des milliers d’articles à vendre. À même le sol les bâches s’étalent et supportent une superposition acrobatique de fruits et légumes. Les marchands ambulants crient leurs services à qui mieux mieux. Madeleines, churrasco, sandwichs, fromages, bas de laines,  saucisses-frites. La viande épicée grésille au milieu des patates et du maïs dans de la mauvaise huile sur des poêles ambulantes datant d’un siècle. Le quartier du pain fait notre bonheur. Nous dénichons de petites baguettes individuelles croustillantes, presque aussi bonnes que les tricolores. Et par miracle juste à côté des fromages frais de brebis. Dieu existe. Il est là devant nous, dans l’atmosphère si vivante qui règne dans ces rues, la chaleur des plats fumants, la cacophonie retentissante qui désoriente et nous baigne dans le jus du peuple, l’organisation déstructurée où chacun s’y retrouve, la négoce qui change les prix chaque minute et le tintement des bolivianos qui glissent de mains en mains. On peine à se déplacer dans la rue. Le péristaltisme est lent, l’activité bat son plein. Les grands-mères omniprésentes, morphologiquement hautes comme trois pommes, mais qui compensent en largeur, se ratatinent un peu plus sur ce qui doit être un minuscule tabouret disparu sous leur pleine lune. Emmitouflées sous d’épaisses couvertures, ne dépasse que leur visage ridé, la peau tannée, les yeux éclairés de vie. Tassées sur elles-mêmes elles ne semblent avoir ni jambes ni cou. L’ambiance voltée de cette fourmilière tranche sensiblement avec les plaines épurées de la campagne alentour, où nous ne voyons souvent pas âme qui vive durant des heures. Le marché, viscères de la ville.

désert d'Uyuni

2 Commentaires

  1. Bailleul's Gravatar Bailleul
    17 novembre 2016    

    moi je dis tout simplement un énorme BRAVO aux deux aventuriers .ça c’est encore un sacré trip.je l’ai fait en 4×4 je sais comment ç’etait.et c’est tellement agréable et palpitant à lire

  2. 21 novembre 2016    

    J’en ai le souffle coupé, la bouche desséchée, de la poussière plein les yeux. Heureusement je ne grelotte pas de froid à l’annonce des températures subies (je déteste le froid !)
    La performance est surhumaine.
    Difficile de trouver d’autres mots.
    Bravo. Et que la route et les chemins soient désormais plus doux.
    Bisous de Sandrine et Luc

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