Voyageurs mais pas figurants !

Un bisou à chaque frontière

Premier défi tout en douceur avec KenDéfis

Paso San Sebastian

défis

Frontière Argentine-Chili, à San Sebastian en Terre de Feu

Notre première frontière nous aura coûté cher. Nous souhaitions d’abord passer par les pistes du sud mais la frontière était fermée malgré la confirmation des policiers du poste situé juste avant la bifurcation. Obligation de faire demi-tour, deux jours de « perdus » mais qui nous auront donné l’occasion de rencontrer Eduardo et Vivina (peut-être le sujet d’un prochain billet) et de goûter sur le retour, au plaisir du vent dans le dos ! C’est juste après cette frontière que je raconterai nos aventures « Du sable et du vent ».

Paso Río Don Guillermo

Défi

Frontière Chili-Argentine, à Cerro Castillo

Retour en Argentine dans sa partie patagonienne la plus touristique : glacier Perito Moreno et randos au Fitz Roy, passage obligé sur la mythique Ruta 40 pour rejoindre à nouveau le Chili et la non moins fameuse Carretera Austral. C’est ici qu’on se rend compte avec le douanier qu’officiellement :

  1. Nous n’avons jamais quitté le Chili ! Le poste frontière 6 km en amont a disparu ? Non, nous sommes simplement passés par la route communale pour quitter le village frontière dans lequel nous avons dormi… S’enfuir du Chili semble plus que  facile, c’est un vrai gruyère !
  2. Nous ne sommes jamais entrés au Chili !!! Visiblement les douaniers chiliens ont un peu trop pris le soleil. Malgré trois contrôles et nos demandes répétées pour que tout soit en ordre, ils n’ont tamponné aucun de nos deux passeports.

En espérant que ça passe lors de notre prochaine entrée au Chili dans trois semaines. A défaut de sourire en cas d’amende, vous aurez un bisou, soyez-en sûr. 🙂

Paso Candelario Mancilla, un no man’s land d’anthologie pour la merveilleuse Carretera austral

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Noémie a à ses pieds un allemand, un tchèque, un chilien (il se cache derrière moi) et moi-même pour ce retour au Chili par le paso Candelario Mancilla. Mérité après 6 km de grimpette réalisés en … 6 heures !

Nous avons franchit courageusement la désormais mythique frontière El Chalten-Villa O’Higgins qui relie l’Argentine au Chili par montagnes et lacs glaciaires. Trente cinq km de pistes, un premier lac à traverser, la Laguna del desierto, puis le fameux no man’s land derrière le poste frontière argentin. Six km de côte sur sentiers pédestres creusés et jalonnés de ruisseaux gonflés par cinq jours de pluie consécutifs. Une progression de 1 km/h de moyenne et beaucoup de calories évaporées. Enfin le lac Villa O’Higgins et les sept premiers kilomètres sur la carretera austral jusqu’à la ville du même nom.

Nous savons à quoi nous attendre, tous les cyclistes ne parlent que de ce chemin à El Chalten, et Pedro, qui conduit le ferry, nous rapporte chaque jour les nouvelles météos. C’est le petit ami de Florencia qui tient la casa de ciclistas. Il repart le plus souvent sans tarder, voyant avec dégoût les festins végétariens que nous préparons en communauté. Obèse hors catégorie, il mange autant de légumes qu’un sikh des steacks tartare. Gentil à souhait on lui préparera un asado, les fameux barbecues argentins, pour qu’il accepte de passer une soirée en notre compagnie. Les prétendants au passage s’accumulent de part et d’autre de la frontière depuis plusieurs jours. Les conditions ne sont pas souvent réunies pour que le bateau se risque sur le lac O’Higgins, surtout lorsque le vent se lève. Côté chilien, pas de problème, il suffit de patienter avant d’embarquer et seuls 7 km de route séparent Villa O’Higgins de l’embarcadère. Mais côté Argentin, lorsque l’on s’engage, il faut compter deux jours pour rebrousser chemin. Et je peux vous assurer que les 35 km de pistes et le lac ne sont rien à côté du no man’s land. Personne ne voudrait refaire ce passage une deuxième fois ! Il faut donc prévoir suffisamment de vivres pour tenir à la frontière en attendant le bateau mais surtout s’engager au bon moment.

Nous passons sans heurts les pistes inondées et le lac. Nous subissons tout de même quelques averses en chemin. Les pluies battantes de la semaine passée ont fait monter les rivières au point qu’elles débordent et nous roulons souvent dans l’eau, les sacoches avant en partie immergées. On tente surtout de garder l’équilibre pour ne pas mettre la basket dans l’eau. Il faut prendre suffisamment d’élan et forcer sur les pédales pour franchir les obstacles. Noémie l’apprend à ses dépends par deux fois. C’est aussi l’occasion de s’apercevoir que nos sacoches sont loin d’être étanches, comme le prétend le constructeur Vaudé. L’eau s’infiltre par le bas et trempe à peu près tout. Heureusement nos habits et notre sac de couchage sont à l’abri dans une poche bien étanche cette fois.

Arrivés de l’autre côté du lac la vue est splendide. Le Fitz Roy trône au loin et se reflète dans le lac longiligne. L’herbe est grasse pour poser la tente et les gardes-frontières sympathiques. Passées les formalités, ils nous autorisent à occuper le quincho , cet abri semi-clos équipé d’une cheminée. Naïf nous pensons nous y installer tous les sept pour la nuit, évitant de monter la tente car la pluie nous accueille. On tiendrait serrés les uns collés aux autres. C’était sans compter les trois douzaines de cyclistes venant de l’autre côté ! Transis de froid et trempés jusqu’aux os ils se précipitent à l’intérieur où nous avons allumé un bon feu pour reprendre vie. Il faut dire que nous sommes en pleine saison et que la carretera austral est une destination phare des cyclistes. Il pleut et vente depuis deux semaines et les cyclos arrivent par vague. Les premiers arrivés semblent en forme ; ce sont les riders les plus efficaces, super équipés, en pleine forme physique, voyageant ultra- léger pour l’occasion. Ceux qui suivent font grise mine en revanche. En une heure tout le quincho est investit. Les chaussures sèchent directement dans la cheminée. Chacun se déshabille et tente de se réchauffer. On sort les réchauds, les vêtements secs, les vivres. Ça débrieffe en tous sens et dans toutes les langues. On ne s’entend plus, ça se bouscule gentiment pour passer tout en s’évitant tant le sale jouxte le propre. Ça sent l’homme. Les femmes aussi. Le sol est jonché de boue. La rivière qui frôle le quincho commence à déborder droit dans notre direction. Le ton est donné.

Par bonheur la pluie cesse enfin dans l’après-midi et l’essaim se disperse sur la pelouse grasse délicatement inclinée vers le lac, alors que les derniers retardataires débarquent sur les genoux. Ils semblent avoir vécu l’enfer. Et nous, la petite équipe d’El Chalten, allons le faire en sens inverse, c’est-à-dire en montée ! Car si le Chili entretient bien une petite piste parcourable en quad, donc à priori aussi en vélo, l’Argentine n’y met pas du sien. Elle est donc dans notre sens, nous le savons bien, l’ascension qui présente la difficulté majeure. Nous profitons de l’accalmie pour faire sécher au mieux et profiter du lieu si magique et si loin des touristes. Bien qu’il y ait du monde nous sommes en communauté, et à ce titre solidaires les uns des autres.

On partage notre dîner avec notre ami Max, avec qui nous avons eu tout le temps de sympathiser à El Chalten. On a même du vin et l’ambiance est décontractée.

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Session séchage après le déluge avec vue sur le Fitz Roy

Le lendemain nous partons en premier avec Noémie en sachant que nous serons vite rattrapés par les cinq mecs derrières. Max l’allemand qui ne semble pas avoir de plans précis et revendique son style « à l’arrache », le tchèque qui traverse les Amériques sur un vélo pliable et qui n’en est pas à sa première expé, Diego le jeune chilien qui rallie Ushuaïa à Santiago pendant ses vacances d’été et qui est impatient de retrouver sa copine à Coyhaique, et les deux français étudiants paysagistes, Victor et Emmanuel, qui traversent comme nous l’Amérique du sud, en échangeant des graines le long du parcours.

Nous sommes rejoints encore plus vite qu’on ne l’attendait ! Le sentier pédestre n’est guère praticable que pour les randonneurs, et encore… Le sentier est creusé en gouttière parfois jusqu’aux hanches, et les dernières pluies en ont fait une pataugeoire où ruisselle encore la gadoue. Le passage est si étroit qu’on ne peut pousser à côté du bicycle. Les sacoches raclent les parois. Nous tirons et poussons les vélos à trois sur plusieures sections, revenons en arrière et recommençons. Nous traversons les rivières en formant des chaînes où sacoches et vélos glissent de mains en mains. On soulève, tracte et porte. On décharge, se mouille jusqu’à la taille, on recharge. On s’enfonce dans la boue, butte contre les racines qui s’y cachent. On souffle, on halète, on s’exténue. L’ambiance est à l’épopée. Chacun est concentré et personne ne se plaint. De l’eau glacée, de la crasse, de la fatigue. On ne peut doubler qu’en de rares occasions aussi l’esprit d’équipe naît naturellement. Lorsque Diego coince son tendeur dans le dérailleur en pleine accélération, il nous faut dix minutes pour le décoincer. Tout le monde l’attend. Le vélo de Noémie est tracté en premier sur chaque tronçon pour qu’on ne ralentisse pas l’ensemble du groupe. On avance alors à deux autant qu’on peut jusqu’à être rattrapés à nouveau sur les passages à gué. Lorsqu’on aperçoit enfin le panneau «Bienvenue au Chili » on crie notre joie ! On sait que le plus dur est passé. Et on prend le temps cette fois de tirer un cliché au panneau frontalier.

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Passage de gué difficile

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Les chaussures font la queue pour se réchauffer au coin du feu

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Nos amis Max et Diego dans les premières côtes. Le Fitz Roy en arrière plan.


On renfourche enfin au sommet pour dévaler une piste de quad menant au poste frontière chilien. Avant l’arrivée nos freins usés jusqu’à l’os rendent l’âme et n’assurent plus leur rôle. Prudence.

Nous sommes encore anxieux au moment de présenter nos passeports. A l’entrée au Chili en Terre de feu, un garde avait repris le papier tamponné à conserver jusqu’à la sortie du territoire et nous sommes ensuite sortis « illégalement » du Chili en contournant sans le savoir le poste frontière, ignorant par là-même notre chance. Nous ne sommes donc officiellement jamais allés au Chili, du moins sur nos passeports. Seulement les cachets d’entrées et de sorties argentins prouvent le contraire, imposant un passage par la Patagonie chilienne. Si le gendarme s’en aperçoit nous sommes bons pour des explications compliquées et une belle amende… Mais nous sommes à une frontière très isolée, gardée par seulement quatre hommes qui semblent davantage vouloir se distraire que se méfier.

– Première fois au Chili ?

Je mens. Le coup de tampon percute sèchement nos passeports. Chili, ouvre-toi !

On discute un peu plus et sympathique, il nous offre de dormir dans les anciennes maisons de gendarmes pour la nuit, évitant ainsi de payer le camping mais surtout d’être exposés à la pluie glacée. En chemin son chien le prévient de l’arrivée imminente d’un véhicule : celui du propriétaire du camping, qui voit d’un mauvais œil le geste amical nuisible pour son business. Nous jouons alors à cache-cache autour de sa propre maison pour passer inaperçus, sous les directives complices de notre nouvel ami en uniforme ! La baraque est vide et spacieuse. Nous nous étalons, n’avons jamais été aussi sales, redonnons un brin de jeunesse à nos vélos qui ont bien tenu le coup. Exténués nous profitons du lendemain pour visiter le glacier O’Higgins, tout aussi spectaculaire que le Perito Moreno, cette fois en bateau. Le même nous conduit le soir à six kilomètres de Villa O’Higgins qui nourrit nos rêves depuis maintenant un mois. Villa O’Higgins, départ de la Carretera Austral, route mythique du Chili pour tout cycliste qui se respecte.

Glacier Villa O’Higgins

Le sauvage paso Roballos. Une frontière pas si bien gardée

Paso Roballos, entre Chili et Argentine

Passage express en Argentine pour prendre la ruta 41 sur les conseils d’un cycliste canadien croisé à la casa de ciclistas à El Chalten. La route la plus belle de son voyage selon lui. Jusqu’à cette frontière totalement désertique, ce fut effectivement merveilleux et tout à fait sauvage. Ensuite, impossible de pédaler tant la piste est défoncée. Ajoutez à cela treize violeurs évadés tout récemment de la prison voisine et rôdant selon le garde-frontière dans les parages pour piller les fermes, et vous obtenez une sacrée frousse ! Nous finirons le trajet en stop sur une centaine de kilomètres, grâce à la bienveillance d’un pickup de passage. Émotions sur cette première entorse de notre voyage à vélo.

Nous ne comptons pas faire de stop pendant ce voyage, mais ne sommes pas jusqu’au- boutistes non plus. Ce vélo est notre moyen de transport, pas un outil de performance. Incapables de pédaler, pourquoi se forcer à marcher ? Le geste d’abandon me laisse malgré tout un goût de fer dans la bouche.

Nous souhaitons voyager à vélo pour mille et une raisons et savons bien que l’effort fait partie intégrante de l’entreprise. Mais loin de chercher le chrono, le record à battre, je veux prendre plaisir en suant et non me martyriser. Je sais qu’il est possible de pédaler sans s‘épuiser, même sur ces pistes mal entretenues, même avec des dénivelés conséquents, même quand les éléments jouent contre nous. Il faut pour cela augmenter nos capacités physiques, ce à quoi nous nous attelons chaque jours progressivement, mais aussi adapter l’ergonomie du vélo et en priorité s’alléger. Ce petit abandon me ramène encore une fois à mes peurs d’échouer, de ne pas surmonter les épreuves. Je sais aussi que c’est une nouvelle occasion de faire preuve d’humilité.

En passant le poste frontière, le douanier nous a mis en garde.

—Onze prévenus se sont récemment évadés d’une prison voisine et rôdent dans cette région déserte. Il faudra être prudents et rester vigilants. Faites attention où vous posez votre tente ! Pour les hommes je me fais peu de soucis mais le risque, c’est pour la demoiselle…

Il me montre des photos d’hommes à la tête patibulaire pour me prouver le sérieux de la situation. Noémie était déjà peu rassurée depuis deux jours lorsque nous quittions la carretera pour cette route tout à fait déserte. Pas de ferme, pas âme qui vive, la nature retrouvée. Un peu trop à son goût. La voilà désormais tout à fait inquiète ! Il ajoute qu’il n’ont pas de véhicule ici, ainsi même s’il était prévenu d’un souci il ne pourrait pas agir.

En sortant le gendarme à l’insu de Noémie qui a déjà le dos tourné m’adresse en silence un dernier geste évocateur : « Garde les yeux ouverts ». Son visage est grave et le message clair : ces mecs en cavale ne rigolent pas et mieux vaut éviter de croiser leur chemin.  Je prends mon couteau sur moi avant d’enjamber mon vélo, mais si je devais croiser un des ces brigands, qu’en ferais-je ? Je préfère éviter d’y penser et m’attacher à la beauté du lieu. Finalement cette voiture nous aura peut-être aussi évité une fâcheuse situation, tout au moins une nuit angoissée. Le reste du trajet motorisé n’a plus de goût. J’essaie de relativiser au fond de la benne du pick up qui file et dans lequel je m’endors malgré les terribles et incessants rebonds du puissant 4*4 sur la piste déformée. Cet épisode pousse ma détermination à nous alléger, à rechercher des solutions matérielles pour nous soulager dans l’effort malgré les coûts, le temps et les recherches que cela implique car long est encore le chemin, et le voyage devant nous.

Paso Jeinemeni, le sprint final

Notre retour au Chili la même journée n’est pas immortalisé d’un bisou : nous n’avons pas eu le temps ! Arrivés au poste de sortie de l’Argentine, on nous signale qu’il nous reste 15 minutes pour passer la zone tampon avant la fermeture du poste chilien. J’acquiesce en sachant bien que c’est irréalisable. Nous n’avons aucune envie de passer trois nuits à Chile Chico, car si nous ratons le ferry  de 9h qui doit nous amener de l’autre côté du lac Général Carrera (la frontière ouvre à 10h) il nous faudra attendre le second bateau de la semaine. Le sprint dure 30 minutes et quand nous arrivons il fait nuit noire. Une fois de plus nous voir voyager à vélo attendrit le plus sec des fonctionnaires et la porte s’ouvre dans l’obscurité.

Paso Cardenal Antonio Samoré

Seconde entorse au défi bisou frontière lors de notre troisième arrivée en Argentine par le paso Cardenal Antonio Samoré : sous des trombes d’eau et en pleurs ! En voici le récit :

Le col Cardenal Antonio Samoré met à l’épreuve nos cuisses lors de notre plus grande ascension jusqu’alors : 1300 mètres de dénivelés positifs. Les 3500 km avalés depuis notre départ ont développé nos capacités physiques, c’est dur mais on y parvient sans trop souffrir. Au col le souffle du vent s’accompagne d’une pluie battante. Trempés en quelques minutes nous avons à peine le temps de nous couvrir. Aucun abri à l’horizon. Les voitures s’arrêtent en vitesse et leurs occupants courent pour prendre une photo souvenir devant la cocarde marquant la frontière avant de se réfugier dans leur cinq portes chauffé. Envieux mais déterminés nous entamons transis la descente de dix-sept km pour atteindre le poste frontière argentin. Trois km avant notre étape administrative nous doublons tous les motorisés qui font la queue depuis trois heures, dont le camping-car qui s’est arrêté juste avant le col pour nous saluer.  Naturellement, la mère nous propose par la fenêtre de l’office des douanes de nous embarquer pour les 25 km restant jusqu’à Villa La Angostura, tandis que nous faisons la queue. Il pleut des cordes et la nuit tombe dans une heure, interdiction formelle de camper aux alentours du poste. Noémie a de surcroît omis d’enfiler ses sur-chaussures imperméables et ses pieds sont donc trempés dans ses baskets. Elle craque et s’effondre en sanglots devant l’offre si généreuse et empathique. J’accepte aussitôt l’invitation. Sans être extrémiste, cela ne me plait guère de m’arrêter comme ça pour shunter 25 bornes parce qu’il pleut ou qu’il fait nuit, parce que c’est dur, qu’on est sales et crevés. Pour moi ça fait partie du trip et à moins de me sentir en danger ça ne vaut pas la peine de « tricher », comme certains voyageurs aiment à le dire. En réalité ce voyage est un quasi-jeu : c’est nous qui édictons nos règles et faisons ce que bon nous semble. Comme la facette sportive et compétitive n’est pas au cœur de notre projet, faire ce stop n’a rien de grave en soi.  Seulement j’aime aller au fond des choses, agréables comme difficiles, pour percevoir le sentiment d’accomplissement lorsqu’on s’en sort, ce soulagement après la peine endurée.  Ici c’est trop facile, c’est dur donc je m’arrête et jette mon vélo sur le toit du camion. Mais nous sommes aussi deux dans ce voyage et devons décider d’une seule voix. Noémie connait mon opinion sur le sujet et pleure, je pense, en partie pour ça. Elle souffre sans doute plus que moi et n’a aucune envie de repartir sous la pluie ; voilà qu’une occasion rêvée se présente et nous la refuserions ?! En la regardant les yeux mouillés, tremblante et affaiblie, je sais que c’est tout sauf un caprice. Une fois à l’abri pendant que j’harnache les vélos avec ma cordelette sur le toit du camping-car, quelques minutes suffisent pour la rétablir. Plus de pluie ni de froid, une boisson chaude, des vêtements secs, des paroles et des regards bienfaisants, une banquette matelassée en guise de selle…On se laisse transporter. La pluie battante sur la vitre semble lointaine, comme les image d’un film qu’on ne regarde qu’à moitié. On sait que ce n’est pas réel, que l’on est de l’autre côté de l’écran, protégés, comme dans un jeu virtuel. Déjà j’aimerais retourner dehors sentir les éléments contre moi, mon corps vibrant sur la route, ma peau tour à tour frissonnant sous le vent et brûlant sous la puissance des rayons UV. Mes yeux éblouis de soleil et salis de poussière, mes cuisses mouillées par la pluie ou par la sueur. Quel prix dérisoire pour se sentir exister, pour vivre pleinement.

Paso Huahum

Paso Huahum, entre Argentine et Chili

La route entre Villa La Angostura et San Martin de los Andes nous réconcilie avec l’Argentine. Routes sinueuses de montagne, paisibles et peuplées d’oiseaux. Nous dormons au bord d’une rivière, d’un lac, puis sur la plage, dépassons Villarica et Pucon, hauts-lieux touristique estivaux. Nous sommes tout de même heureux de rentrer au  Chili que nous avons adopté. Ici un bisou « rétro » devant le drapeau national.

Un paso pour un autre, mésaventures en chemin

Tout ne se passe pas toujours comme prévu en voyage, et les problèmes font aussi partie de notre quotidien. On a souvent envie d’offrir le beau, le spectaculaire, l’émouvant. Cette fois voilà un petit concentré douloureux lors de notre sortie quasi expulsée du Chili.

Vol et maladie à Santiago de Chile

Départ ce premier juin de Santiago. Cela fait six semaines que nous n’avons pas pédalé. C’est le cœur lourd que nous quittons Xandra et les Diego père et fils qui nous on littéralement adoptés. Notre séjour s’est prolongé bien malgré nous et nous y avons enfin vécu quelques expériences déplaisantes ! Retour à Santiago après deux semaines de road trip dans le nord du pays avec mes parents. Nous passons des journées entières à parcourir l’avenue San Diego écumant les magasins de vélos à la recherche de nos outils, – un vrai marathon. Au moins on entretient nos cuisses avec les allers-retours quotidiens de trois heures pour rejoindre le centre-ville. En fin de semaine j’y retourne une dernière fois seul pour faire la tournée des boutiques. Trouver cette colle de pêcheur pour rafistoler mes baskets. Faire copier la clé du cadenas, si spécialement conçue que nous ne trouvons personne pour réaliser ce travail. Dénicher une sacoche de cadre pour Noémie qui remplacera sa sacoche de guidon renvoyée en France pour s’alléger. Faire réparer mon sac de rando qui en a vu de toutes les couleurs, dont la ceinture à cédé sous le poids des kilomètres parcourus. La liste est encore longue. La nuit tombe autant que mon énergie. Je me donne une dernière tâche avant de rentrer. En arrivant au loueur de voiture où j’avais laissé par étourderie mon bâton de voyage, je laisse prudemment mon vélo appuyé contre la baie vitrée de l’accueil, et y range ma tête de sac de rando qui me sert désormais de sacoche guidon. La sacoche où je range tous mes trésors : passeport, argent, mais aussi appareil photo, caméra, lunettes, accessoires, clé du cadenas, carnet de voyage, etc. La gardant près du corps en permanence je la dispose cette fois dans ma sacoche arrière, m’apprêtant à rouler 90 minutes. En cherchant mon bâton dans le hangar je ne m’éloigne pas plus de dix mètres du vélo, ne retrouve pas mon objet fétiche, et repart pour la maison fatigué d’une si fastidieuse journée. Après cinquante minutes à toute allure je me déshabille tout transpirant, et surprise paralysante, ma sacoche arrière est ouverte…et vide ! Stupeur. Négation. Souffrance. J’ai été volé.

Tout le monde connait la suite. Police, ambassade, ministère de l’immigration, assurances. Refaire les achats. Noémie tombe malade d’une infection virale inconnue et reste alitée une semaine fiévreuse et asthénique. Premier vol, premier problème de santé, loi des série oblige.

Notre famille chilienne d’adoption

Comme pour équilibrer ces désagréments, nous tissons parallèlement une amitié sincère avec notre famille d’accueil. Diego père travaille en journée et Diego fils va à l’université. Quand nous ne sommes pas en ville nous restons avec Xandra, la petite dernière Antonia et la abuelita, la grand-mère de Xandra. Nous cuisinons et rions beaucoup. Xandra est fan des mets de Noémie et veut tout connaître de la cuisine française. Tous se plient en quatre pour nous apporter leur aide et nous réconfortent après le vol. Les soirées en leur compagnie sont excellentes, nous ne sommes pas prêts de les oublier.

Nous avions fait un bout de chemin avec Diego fils de Chalten à Villa O’Higgins et nous étions recroisés quelques fois le long de la carretera austral. Ses parents l’autorisèrent à nous loger quelques jours. Nous deviendrons vite très bons amis et partagerons tous ensemble soirées, weekends, repas et confidences !

Pourtant l’heure du départ sonne et ce sont les larmes pleins les yeux que nous donnons nos premiers coup de pédales.

Temps écoulé, prolongations et tirs au but

Cela fait maintenant un mois que notre visa touristique chilien a expiré. Nous avons joué toutes nos cartes. Pour nous rendre à l’île de Pâques et avoir le temps de boucler les préparatifs à Santiago, nous avions prévu de venir chercher notre avertissement écrit avec sommation de quitter le territoire au Ministère de l’Immigration, ce qui nous donnait sans frais une prolongation de dix-huit jours.

Ce que nous n’avions pas prévu : le vol d’une sacoche avec tous nos biens dedans deux jours avant de décoller, ce qui nous a bien occupés en démarches administratives et en rachat de matériel, puis Noémie qui tombe malade dans la foulée, clouée au fond de son lit infectée par un mystérieux virus. Quatre jours avant la date ultime nous quittons Santiago et notre merveilleuse famille d’accueil pour rejoindre Los Andes, avant de grimper le fameux Paso Libertadores et sa route que l’on surnomme Caracoles, « les escargots », en raison des 28 têtes d’épingles qui montent vers l’Argentine avant de redescendre sur la ville de Mendoza. On se disait que ça aurait été une bonne reprise d’entraînement après six semaines sans pédaler, et qu’en ajoutant une seconde traversée des Andes par le paso Sico, on serait d’attaque pour le sud Lipez.

Nous sommes donc confiants et tranquilles en entamant l’ascension.  Mais l’hiver est déjà là et la pluie qui tombe sur nous depuis deux jours à bloqué le col sous quatre mètres de neige. Après le vol et la maladie voilà la météo qui s’en mêle. A croire que nous sommes retenus au Chili ! Passée une semaine d’attente, devrais-je dire de trépignements à l’hôtel où nous scrutons les nouvelles fraîches en rongeant notre frein, nous sommes à bout ! De surcroît, nous avons rendez-vous début juillet avec un couple d’amis à La Paz, Damien et Armelle, et nous prenons actuellement un tel retard que nous allons manquer nos retrouvailles. Pendant quatre jours les travaux de dégagement suivent leur cours mais restent insuffisants. Une nouvelle précipitation prévue le surlendemain a raison de nos espoirs. Le paso restera fermé au moins une semaine de plus en l’absence de nouvelle neige, et d’après l’expérience d’un camionneur bloqué lui aussi, peut-être jusqu’au printemps prochain.

Le paso Libertadores et la route Caracoles, « les escargots », sous 4 mètres de neige

C’en est trop pour nous. Adieu Mendoza, l’Argentine, et l’entraînement pour le sud lipez. Nous obtenons un laisser-passer » du gouverneur après des heures à argumenter. Nous avons joué notre dernier joker météo en invoquant l’article 99 de je ne sais quel code, et arrachons un sauf-conduit nous sommant cette fois de quitter le territoire sous cinq jours quelles que soient les circonstances.

Chantage pendant un trajet en bus

Ni une ni deux nous achetons un ticket de bus pour San Pedro de Atacama, bouclons nos sacoches et avalons les quarante km qui nous séparent du péage où nous hélerons notre bus de nuit venu de Santiago. Bien entendu il eut été trop naïf de penser que nous pourrions mettre nos gros vélos en soute sans difficultés, comme nous le confirmait l’hôtesse de Turbus lors de l’achat des billets. Refus catégorique d’embarquer les vélos. Il est 23h, nous sommes au bord de l’autoroute, une épée de Damocles suspendue sur nos têtes. Nos négocions, invoquons nos droits, plaidons notre cause, mais sans équivoque l’unique désir du chauffeur est d’arrondir sa fin de mois.

Si tu veux embarquer c’est 15000 $ chiliens. Par vélo.

Sa taxe double presque le prix du voyage. Je m’indigne, mais ces messieurs ont le pouvoir de nous laisser en rade sur l’autoroute par 5°C et ignorent combien il est impératif pour nous de prendre ce bus. Nous n’avons de toute façon pas les trente lucas exigés mais vingt satisferont notre maître chanteur sans scrupule et nous embarquons pour 24 heures de bus.

Volés. Nous avons purement et simplement subi une extorsion de fond, du chantage, de l’abus de pouvoir. Dégueulasse. Je suis hors de moi. Je sais pertinemment que la manoeuvre est illégale, aussi j’exige ma facture au premier arrêt. Impensable bien entendu. Je tente ma chance avec le deuxième chauffeur. Plus âgé il sera peut-être plus sage, rêve en secret le colérique qui monte en moi. Rien n’y fait, ils sont organisés et la pratique est généralisée parmi les compagnies de bus semble-t-il, comme me l’avait suggéré un autre chauffeur plus tôt au même arrêt. Je dors très mal, fais des cauchemars mais rêve aussi qu’on me rend l’argent sans trop de heurts. Effectivement, je suis partagé entre mon désir de régler ce conflit de façon pacifique, et arracher la tête de ce chauffeur qui nous a plumés. Cela ravive en moi toute la colère enfouie du vol de Santiago. Cette fois le voleur est là, en face de moi.

Au petit matin, c’est décidé. Je ne peux subir le préjudice sans réagir. Je ne peux non plus user la force ni la violence, ce qui je sais être encore plus destructeur. Je ne sais trop que faire. Je tente le bluff, sur fond d’une bonne dose de vérité. A l’arrêt suivant je profite de l’absence momentanée de Noémie aux toilettes qui détestent les conflits et me voir en colère. J’apostrophe mon délinquant et parle à haute et intelligible voix afin que tous les passagers présents au pied du bus m’entendent. Je le mets à jour, sachant que l’examen public peut rétablir l’ordre. Et pour me donner du courage à affronter cet homme patibulaire. « Rien n’engendre un comportement approprié plus rapidement que de l’exposer à la lumière de l’examen public. » ND Walsch

Nous savons toi comme moi que tu m’as volé mon argent. Ce que tu as fait est illégal et malhonnête. Maintenant mon vélo est dans la soute, tu n’as plus de pouvoir sur moi. Tu n’as que deux options : rends moi mon argent ou subis-en les conséquences.

Et qu’est-ce que tu vas faire ?

Tu n’as pas envie de le savoir, mais je ne me laisserai pas voler si facilement. Tu as un problème avec moi maintenant. Je te laisse réfléchir, la balle est dans ton camp. La prochaine fois que ce bus s’arrête, je ne viendrai pas te voir qu’avec des mots. Fais le bon choix.

Cinq minutes avant la pause et le plein d’essence à Antofogasta, l’argent retombera dans ma main… Si je raconte cet épisode fâcheux mais si banal pour un étranger en voyage, c’est que je suis soulagé d’être parvenu à régler une situation violente sans la subir ni m’emporter outre mesure.

De peur qu’il ne se venge sur nos vélos à la moindre occasion après avoir été humilié en public, et s’être finalement raisonné (mais uniquement sous la menace) je saute à chaque arrêt du bus pour surveiller nos biens les plus précieux. Nous débarquons à San Pedro de Atacama exténué.

Départ organisé mais pressé

Nous ne reverrons pas l’Argentine de sitôt, et préparons nos vivres pour le désert d’altitude dans l’urgence. Nous avons mis à profit l’interminable attente à Los Andes pour calculer avec précision notre itinéraire, notre rationnement et nos vélos. Télécharger les cartes GPS, imprimer le parcours, recopier les récents commentaires de cyclistes sur mon carnet de notes, appréhender les difficultés et les solutions, réparer mon tapis de sol à nouveau crevé, vérifier encore la mécanique.

Nous avons deux jours pour quitter San Pedro de Atacama et s’élancer sur notre plus grand challenge cycliste depuis notre départ : le sud lipez, déserts, altitude, isolement, froid vont nous mettre à l’épreuve pour accéder aux merveilles qui s’y trouvent.

Nous parviendrons un jour avant l’ultimatum au poste frontière bolivien, exténué par la dernière route asphaltée qui y mène, mais heureux de s’engager sur cette piste qui nous fera vite oublier toutes nos mésaventures.

Paso Hito Cajon

 

 

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