Voyageurs mais pas figurants !

Défi #17 : prenez de l’ayahuasca !

Nous sommes en route pour la jungle pour la troisième fois. Notre première expédition en Bolivie nous avait portés en radeau de fortune et en famille jusqu’à Rurrenabaque où nous avions pu observer la faune et la flore grâce à l’œil expert de notre guide Severo. La seconde excursion, de l’autre côté de la chaîne en partant de Lima, nous amenait à participer à un projet fantastique de vie en communauté et en semi-autonomie, mêlant savoirs scientifiques et technologie à un mode de vie simple centré sur le partage et la joie.

Cette fois, notre objectif est clair et bien différent. Nous souhaitons rencontrer un chaman pour expérimenter la thérapeutique locale. La médecine des plantes. La médecine de l’âme. C’est à propos le défi lancé par Louis et Pascaline :

Hélas, le tourisme spirituel s’est bien développé et toutes les agences à Rurrenabaque comme à Cusco propose des tours all inclusive à grand renfort de rabatteurs et de promos bon marché. On vend désormais la thérapeutique mais surtout « l’aventure spirituelle » comme on vend un t-shirt et une sortie rafting. Ce n’est pas que la démarche me déplait : elle m’horrifie et me scandalise ! Il n’y a même pas défaut d’éthique car ceux qui proposent l’ayahuasca en pack de six ne sont pas plus médecins que moi pilote de F1. Les naïfs s’y laissent prendre leurs sous et ressortent heureux de s’être fait plumés sans avoir conscience de la supercherie. D’abord car ils ont payé 1200 $US pour une semaine en lodge avec options en tous genres dont les fameuses cérémonies ; ensuite car ils n’ont en aucun cas rencontré de chaman, seulement un « préparateur d’ayahuasca » ; enfin car sans le contrôle, le soutien et les chants chamaniques, boire de l’ayahuasca est une expérience stérile qui peut devenir dangereuse. Ainsi pour rien au monde je ne mettrai les pieds dans une de ces agences. En revanche je tends l’oreille à l’affût du médecin du village ou de toute autre piste.

Nous voyageons en bus. Nos vélos se reposent à Trujillo dans une casa de ciclistas et celui de Noémie a une roue en moins (le pneu arrière a éclaté après 9500 km de bons et loyaux services). Notre plan initial est de se rendre à Iquitos par voie terrestre et maritime puis de flairer le bon plan. Nous espérons passer entre les mailles du filet touristique. En pensant fort à ses objectifs on attire la réussite à soi, parait-il. La qualité de ce genre d’expérience est une affaire de rencontre.  À Moyobamba où nous faisons halte, nous croisons la route de cette femme joyeuse remballant son artisanat, qu’elle vend à la sortie des thermes de la ville.

— Sauriez-vous où nous pourrions passer la nuit ce soir ? D’habitude nous plantons notre tente sur un carré de jardin.

—Venez donc chez moi !

C’est ainsi que nous passerons quatre jours chez Zoraida et Robert, partageant nos recettes et notre culture avidement, au sein d’une amitié rapidement tissée. Dès le premier jour, au cours d’une longue conversation, elle nous évoque son savoir médicinal traditionnel, transmis, de mère en fille. Stupéfaits nous voilà sur le point de réaliser un autre défi que nous pensions infaisable (à découvrir bientôt) ! Je saisis l’occasion pour leur parler de ma recherche d’un docteur traditionnel, et loi des séries oblige, Zoraida rétorque :

– Quatre mois après ma naissance j’ai failli mourrir. Personne ne pouvait rien pour moi. Et puis j’ai rencontré le docteur Jorge Gonzales. Il m’a donné une potion à boire et m’a sauvé la vie. Il est aussi ayahuascero. Son cabinet jouxte notre maison à Tarapoto. Je vais envoyer ma fille qui habite là-bas se renseigner pour vous.

Voilà comment le lundi suivant nous entrons dans un modeste cabinet médical. Le docteur Gonzales est chaman amazonien mais aussi docteur en sciences de la santé naturelle et recteur de l’université de San Martín à Tarapoto. L’homme a 71 ans et semble encore vif et bien bâti. Sur l’étagère derrière lui se mélangent pêle-mêle trophées, bibelots et diplômes.

Loin d’alimenter les fantasmes sur l’ayahuasca, il nous rassure complètement et nous donne des conseils simples pour nous préparer.

– Ne mangez pas de viande rouge mais des aliments faciles à digérer. Et lavez-vous bien avant la cérémonie pour que votre peau expulse facilement les toxines. L’ayahuasca est un purgatif.

Noémie est plutôt frileuse quant à ce genre d’expérience, préférant garder les deux pieds sur terre. Néanmoins elle écoute avec attention les démonstrations du docteur et lorsque le silence revient, évoque son appréhension :

-J’ai peur de boire ce mélange, que ça ne se passe pas bien pour moi…

-Peur ? – sourit le médecin. Mais l’ayahuasca est justement là pour te libérer de tes peurs. Si tu ne fais rien pour t’aider maintenant, tu auras peur toute ta vie, et tu mourras de peur ! L’ayahuasca est amour, et non peur. Je serai là pour prendre soin de toi, et c’est moi qui décide des doses à boire. Avec moi pas de surdosage. Les gens vendent leurs hallucinations, mais c’est faux ! L’ayahuasca ne crée aucune hallucination, mais des visions. Elle révèle ce qui est en toi, et constitue à ce titre, une auto-psychanalyse.

En sortant Noémie se confie :

-Il a su trouver les mots justes. Je crois que je vais participer.


[Par Noémie]

Sur les conseils avisés de Robert et Zoraida et, nos charmants hôtes rencontrés à Moyobamba, nous allons consulter le docteur Jorge Gonzales, qui lui aurait sauvé la vie il y a quelques années. Nous voulons expérimenter l’ayahuasca, plante médicinale réputée en Amazonie pour ses vertus auto-psychanalytiques.

Je suis pleine de doutes.

Loulou et Pascaline nous ont lancé ce défi. Je souhaite donc l’honorer comme tous les autres, même si cela ne me ressemble guère de m’embarquer dans ce type d’aventure. Il suffit que je tire deux lattes sur un joint et il me faut un brancard ! Je veux de mes yeux voir à quoi ressemble ce chaman.

– Si tu n’affrontes pas tes peurs, tu en mourras !

Ces mots percutants énoncés par le chaman me laissent pensive. Je me laisse convaincre. Ces derniers temps, Thésée m’avait fait remarquer que je souriais peu, qu’il se demandait où était passée ma joie de vivre. Je suis certainement dans une mauvaise passe. Peut-être que cette expérience m’aidera à me retrouver, me servira de purgatoire ? Le rendez-vous est donné pour le vendredi suivant. C’est décidé, je pars à la conquête de Moi.

Quatre jours de diète composés de fruits et légumes vitaminés, et un ulcère à l’estomac en prime, me voici assise dans un moto-taxi en direction du peloton d’exécution. Pourquoi est-ce que je m’inflige cela ? Allez comprendre.

Jorge manipule quelques unes de mes vertèbres, de façon peu académique, et nous nous rendons au temple, l’endroit où se déroulera la cérémonie. Depuis notre arrivée à Tarapoto, je travaille beaucoup sur moi, sur mon anxiété. La maîtriser. Ne pas me faire submerger. Garder le contrôle. M’ouvrir. Et si je mourrais moi aussi comme ce touriste dont j’ai entendu parler ? Vais-je vomir ? Faut-il fermer les yeux ? Mille questions nourrissent mes angoisses.

L’endroit est très beau. Aux murs on peut observer une image d’un toucan, celle de dauphins, une autre de fleurs – oiseaux du paradis -, tout pour se sentir bien !

Nous sommes treize, sans compter le chaman et ses trois assistants. Des hommes et des femmes d’ici, assis ou allongés en rond sur des matelas simples de coton.

L’ayahuasca est déjà préparée. Est-ce cette mixture brune et visqueuse que nous allons ingurgiter ? Appétissant. L’équivalent d’une tasse de café ingurgité, nous y sommes. Plus possible de faire demi-tour. Nous voici dans l’obscurité. Le grondement du tambour, l’harmonica, la mandoline et d’harmonieux chants rythment la première heure et demie. Je me concentre, ouvre tous mes pores. Je veux que mon corps et ma tête soient les plus réceptifs possible. Me faire confiance.

Je n’ai quasiment rien ressenti à part quelques fourmillements dans les membres et un léger mal de tête. C’est l’heure de la deuxième tournée.

– Il serait trop facile de s’arrêter là, Noémie, me dis-je.

J’accepte avec fermeté et audace d’aller au bout du projet entrepris.

Je ferme les yeux. Cette fois-ci le temps s’arrête. Mon esprit s’évade à toute vapeur dans un monde coloré dans lequel apparaissent une tête de lion et sa crinière dorée, puis un singe, un arc-en-ciel, un toucan, baignés dans la plus majestueuse des palettes de Miró. Des formes géométriques défilent, ça se mélange et s’entrecoupe. Je suis clairement en plein trip. Ni le tambour ni aucun autre instrument ne percutent mes oreilles. Je prends la main de Thésée qui s’envole avec moi quelques instants dans mon délire pittoresque. Mes paupières s’ouvrent.

Je refuse la troisième tournée, j’ai ma dose ! Je m’accroupis à côté de Thésée pour lui chuchoter quelques mots quand la tête commence à me tourner. C’est le début de la spirale infernale. Tout à coup les couleurs si étincelantes virent au gris puis au noir. Les animaux sont partis pour faire place à des figures sombres, croix et lignes inquiétantes. Je me sens mal, sue, ai très chaud. Je fais un malaise. J’ai peur. M’apparaît une barbie, marchant comme un militaire. Est-ce moi ? Dois-je m’affirmer plus, arrêter de répondre aux normes sociales ? Je vois aussi des flammes. Je brûle. Des cartes-postales viennent se superposer. La porte de la chambre de ma soeur, Julie, à St Mayme de Pereyrol, l’endroit où j’ai grandi. Une peinture dessinée lorsque j’étais petite, puis ce chat que j’ai tué et mis sous mon oreiller pour le cacher lorsque j’avais à peine 5 ans. Des images que je connais bien. J’appelle à l’aide.

– Thésée tu ne peux pas me laisser ainsi, je suis en train de partir, de tomber dans les vapes.

Personne ne m’aide, je suis seule dans la plus grande détresse. Je crie. Thésée ne peut en aucun cas m’assister étant lui aussi « défoncé » par la substance. Son soutien moral m’aide à reprendre mes esprits, pour de courts instants. Le chaman Jorge se rapproche de moi, me donne son épaule tout en chantonnant à mon oreille et en pinçant les cordes de sa mandoline. Il sent bon.

– Te acompaño.

– Mais non, m’accompagne pas, je veux pas mourir moi ! J’ai une vie à vivre !

Il me murmure que je suis valiente [courageuse], tout en vérifiant tout de même mon pouls… Je dois ma gratitude à son assistant qui m’évente depuis dix minutes, faisant baisser la température de mon corps brûlant. Jorge m’enfile un anneau d’acier à l’annulaire pour faire fuir mes peurs, celles que je suis en train d’éliminer ?

Je crains terriblement de m’endormir. Et si je ne me réveillais jamais ? Je m’enfonce les doigts au niveau des amygdales, va-t-en maudit poison ! Pourquoi rien ne veut sortir !

Je n’arrête pas d’interpeller Thésée, qui me dit qu’il a besoin de repos. Je dois cesser de l’importuner et trouver les ressources pour me sortir seule de ce vilain cauchemar. Un exercice intéressant dans mon accomplissement personnel.

– Dors Noémie, dors simplement, s’il te plaît, me supplie Thésée.

Je lutte et m’acharne, comme dans la vie, comme pour notre objectif de traverser l’Amérique du Sud. Chaque fois que je ferme l’oeil, c’est cet oiseau blanc que je vois, et cette lumière claire éblouissante. On dit qu’il est important de se familiariser avec la Mort, pour mieux l’appréhender. Est-ce une renaissance comme certains aiment l’interpréter ? Il est nécessaire que je me repose mais j’ai si peur de dormir. Je force mes yeux à rester ouverts, vois trouble. Je veux redescendre avant de trouver le sommeil…puis finis par tomber d’épuisement.

Un jour après la cérémonie, je sens mon corps encore endolori. J’ai puisé très loin dans mes ressources, dans mon instinct de survie. C’est ainsi que commence ma quête spirituelle. En allant au-delà de mes peurs, j’ai appris de moi mais de façon trop violente. J’ai su dépasser mes angoisses seule, y étant soumise. J’en suis heureuse. Il est certain que je souhaite continuer dans mon évolution, mais pour sûr, avec plus de douceur la prochaine fois.

10 Commentaires

  1. 17 mai 2017    

    Après la lecture du récit de Noemie j’ai aussi besoin de reprendre mes esprits. Dès le début de cet article j’avais des commentaires à faire mais je reste sur l’impression de « quelle horrible et terrifiante expérience ! » Je suis curieuse d’avoir la version de Thesée , que j’espère plus heureuse. Mais est ce vraiment possible de garder un souvenir heureux de cette perte de contrôle. Tout comme toi Noemie, l’idée de perdre le contrôle m’effraie. As tu moins peur maintenant ? Est ce que tu te sens plus forte ?
    comme vous le disiez au début , nous avions été choqués de voir ce commerce « shamanique » et finalement nous avions plutôt pitié de tous ces gens si crédules , prêts à acheter n’importe quel grigri, tous « déguisés » dans le même style babacool , et surtout prêts à confier leur propre personne à n’importe quel charlatan.
    Bravo encore pour votre recherche de la plus authentique des rencontres des expériences et des partages.
    Thesee , tu as compris. A toi, aussi, de prendre la plume si ce n’est pas trop indiscret …
    Des bises et encore et toujours bonne continuation.
    Sandrine et Luc

  2. Blondel's Gravatar Blondel
    17 mai 2017    

    Bonsoir ,vous avez flairé le bon plan et surtout vous avez tombé sur la bonne personne,la réussite était avec vous c’est de là que partira la réalisation du défi.Mais franchement il faut etre fort mentalement et croire en ce médecin.Félicitations à Noémie qui a vaincu sa peur ainsi qu’à vous deux pour la réussite de ce nouveau défi.A la prochaine.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      18 mai 2017    

      Oui Noémie a fait preuve d’un grand courage dans cette aventure. Cela restera une expérience marquante ! Bises

  3. Mat's Gravatar Mat
    17 mai 2017    

    Wahoo vous l’avez fait! Et toi thésée comment tu l’as vécu ?

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      18 mai 2017    

      Oui ! Pour mes impressions, rendez-vous le 7 juin sur le blog ! 😉

  4. Emilie BAILLOU's Gravatar Emilie BAILLOU
    19 mai 2017    

    Et bé … chapeau melon l’artiste ! j’suis trop une flipette pour ça ! Hâte que tu me racontes ça autour d’un petit apéro … 🙂 des bisous les copains

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      24 mai 2017    

      On en ramène pour rigoler un peu, vive le prochain apéro ! Un grand bisou

  5. 29 mai 2017    

    Ca ne m’étonne pas le récit de Noémie! j’aurais fait exactement le même! Les « trips » c’est pas notre truc. La peur de perdre le contrôle, être envahis par des sensations que nous ne pouvons pas maîtriser, et finalement être dans la panique, et pourquoi pas avoir une crise cardiaque…. non merci, jamais ça! on peut rêver autrement! ne le fais plus jamais, Noémie!!

  6. 29 mai 2017    

    Pourquoi s’infliger des peurs et des angoisses artificielles pour « évoluer » alors qu’il y en a bien assez dans la vraie vie! Les expériences de toute une vie finissent par nous forger un caractère, et votre expérience du voyage « à vélo », la pluie, le vent, l’altitude, le froid,les crevaisons, la maladie, la fatigue, les bonnes rencontres, les mauvaises…… j’en passe, à elle seule votre expérience est une thérapie de vie. vous êtes vos propres chamans et votre spiritualité découle de vos expériences! Alors stoppez ce qui est artificiel! Gros bisous à vous deux!

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      29 mai 2017    

      Je suis d’accord avec toi maman mais parfois les expériences de vie nous mènent vers des chemins dont on ne contrôle pas toujours la direction. Je suis allée trop loin, je le sais, mais je suis toujours là, forte ! Promis tu ne m’y reprendras plus 🙂

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