Voyageurs mais pas figurants !

Andes by bike – part 2 : De Licapa à Oyon

Voici le second épisode de notre errance sur les pistes d’altitude péruviennes, qui suivent le circuit tracé par Andes by bike et surnommé la Great’s Divide. De Licapa à Oyon, l’aventure continue !

Pour ceux qui ont manqué l’épisode 1 de notre aventure, c’est ici !

Licapa-Huancavelica / 24-26 octobre

Ccollpapata, chez Mauricio / 24 octobre

Mauricio nous a aperçus de loin et vient déjà à notre rencontre, assis patiemment sur le petit muret qui sépare la maison de sa sœur de la sienne, alors que je grimpe la pente caillouteuse en tractant ma maison roulante. Découvrant un visage ridé par le soleil, ouvert et éclairé, je sais déjà que nous sommes les bienvenus.

— Entre. Tu es chez toi ici.

— Nous cherchons un abri pour la nuit.

— Blancs, noirs ou indiens, nous sommes tous les enfants de Dieu. Venez boire une boisson chaude.

La cour semi-couverte où sèchent des peaux d’alpagas, du crottin et des carcasses charnues pour faire du charqui, la viande séchée des montagnards, sera parfaite pour poser notre tente.

Pour pénétrer dans la minuscule cuisine, il faut se courber à l’extrême à travers la petite porte en fer, et l’on ne tient qu’assis dans les 5m2  d’adobe, sur le mini tabouret à 15cm du sol, autour du four en terre cuite s’amincissant autant qu’il s’élève en cheminée. La lumière pénètre faiblement par l’unique ouverture, et je distingue les alpagas de Mauricio, identifiables par leur boucle d’oreille tricotée rouge, passer furtivement devant la maison.

L’infusion de chachacuma, une plante médicinale locale, soulage mon ventre de ses contractions quotidiennes autant que l’eau me réhydrate et me réchauffe. Tout en alimentant le foyer de crottes d’alpagas séchées, parfait combustible car disponible en abondance, mille questions fusent de chaque côté. Mauricio aussi est voyageur, il a visité dix des 24 capitales régionales du Pérou. Pour un fermier d’alpagas du fond de la région de Huancavelica c’est plutôt extraordinaire. Mauricio connait le sentiment d’être étranger et tributaire de l’hospitalité d’autrui. Empathique il nous met à l’aise et nous discutons longuement, tandis que la soupe mijote en embaumant l’alcôve. Nous rendant honneur, Mauricio scie trois vertèbres cervicales d’alpaga séché qu’il ajoute au bouillon et ravive les braises en soufflant dessus. Il a huit enfants mais aucun ne souhaite lui succéder pour garder la centaine de têtes à 3800m d’altitude, et à 20 km de la route goudronnée la plus proche.

— Mes fils travaillent en ville ou à la mine. Ils disent qu’il fait trop froid pour vivre ici. Un jour ma fille viendra me chercher et m’emmènera en maison de retraite. En attendant je vis ici, avec ma sœur et nos bêtes.

Sous la voie lactée, sans aucune pollution lumineuse pour réduire le scintillement de notre chère galaxie, nous nous engouffrons fatigués dans nos sacs de couchage. Mauricio a là encore tenu à nous aider et matelasse le sol de la tente de trois peaux d’alpagas. Ca chauffe, c’est confortable et ça sent la ferme. À quatre heures du matin, une heure avant l’aube, notre hôte est debout comme nous et cette fois c’est nous qui préparons le repas. Comme beaucoup de ses compatriotes il découvre avec intérêt notre réchaud à gaz si compact et efficace, déguste le pollen acheté à Cusco avec plaisir et se délecte de l’avoine à la confiture de fraise sans pour autant y mélanger les cacahuètes qu’il grignote à part. En paquetant nos vélos Noémie l’entend parler à ses bêtes qui se réveillent doucement dans l’enclos attenant à la maison. Les premiers levés broutent déjà tranquillement et Mauricio leur demande à haute voix si elles ont bien dormi. Tout le jour durant mon cœur sera gonflé de la bonté émanant de cet homme simple, de ce vieux sage humble et généreux. Sa force et son amour seront utiles pour nous aider à grimper à 5000m d’altitude après deux bosses non moins aisées sur des pistes parfois inexistantes.

Ccollpapata-Huancavelica / 25-26 octobre

Pédaler, c’est méditer !

Vivement Huancavelica, capitale régionale, promesse de confort et de repos. Ces derniers jours la route difficile, l’effort quasi continu au dessus de 4000m, les vues panoramiques époustouflantes où le regard porte à 50 km à la ronde, la nature pure et vivifiante, les hommes simples et leurs bêtes forment un cocktail propice à la réflexion. Ou l’absence de réflexion. L’effort physique au service de la méditation. Parfois je pense tout le jour pédalé au même sujet, sans être capable de faire la moindre synthèse à la fin. D’autres fois je ne pense à rien, émerveillé par la beauté qui déroule sous mes yeux ou bien concentré sur l’énergie à fournir. Et l’inspiration surgit, automotrice. Comme un bienfaiteur me chuchotant la réponse à l’oreille, le vent souffle en moi et dépoussière, laissant brillant de clarté un problème insoluble jusqu’alors, voire même oublié. Tout devient limpide, évident. Je pose des briques de réflexion comme si j’avais toujours su. Je suis libéré de mes contraintes, de mes barrières mentales. J’imagine avec facilité le dessein de mes priorités profondes, la beauté d’une vie tracée en confiance, visualise des choix désormais triviaux qui furent complexes et frustrants jadis. Un an à pédaler, quatre pays traversés et 7000 km sous les roues pour une journée de lumière. Ce matin sur mon vélo mon cœur sourit.

Deux cols à 5000 pour un anniversaire

Nous passons en douceur le col Carhuapata et redescendons l’autre versant en empruntant la piste de la mine de l’Espérance, que l’on rejoint par un raccourci à flanc de colline. Devant nous se dresse Punta Cauladosa Chica, 4990m. La piste est défoncée par le vent, impressionnant serpent maléfique dont la partie haute nous donne du fil à retordre. De nombreux éboulements bloquent la route. Là des effondrements laissent un trou béant, la moitié de la route emportée par les eaux, créant un obstacle infranchissable même pour un bon 4*4, mais pas pour nos sveltes montures. Au col le froid s’empare de nous et le vent souffle tant qu’il semble raser la montagne. Le roc s’érode. Le sifflement des Dieux nous empêche de nous entendre sans crier. En cette fin d’après-midi l’effort nous a harassés. Cachés derrière une butte de terre qui s’épuise à résister au souffle infatigable, nous enfilons tous nos habits. Il n’y a plus qu’à se laisser glisser vers la mine abandonnée du même nom que le col. À 4600m et sans eau nous tenons bon gré mal gré en rêvant d’un abri. C’est avec soulagement que nous découvrons juste avant la nuit la retenue d’eau surveillée par cette cabane de 4m² encore debout, ancien garde-manger des lieux. Malgré la protection inespérée la nuit sera fraîche, disons congelée à -10°C, et la respiration difficile interrompue par de nouvelles apnées du sommeil.

Au matin la récupération nous donne l’énergie de gravir le second col à 4990m sans difficulté, Abra Huayraccasa, puis la route bitumée qui relie Huancavelica. Nous sommes le 26 octobre 2016. J’ai 32 ans et souffle une bougie plantée dans un carré de chocolat entre deux biscuits au bord de la route. Noémie avec trois bouts de ficelles crée une petite atmosphère magique emplie d’amour et de surprises. Au bout de la longue descente asphaltée nous attend la capitale régionale, promesse de repos, d’hôtel confortable et de brunch en grasse matinée. Skyper nos familles et prendre des nouvelles fraîches de nos amis adoucit le cœur après s’être perdus volontairement dans les montagnes sauvages si isolées.

Huancavelica-Carretera central /

26 octobre-6 novembre

Revigorés par trois jours de repos complets, des salades de fruits frais et des tartines de miel, nous partons pour la troisième portion du parcours tracé par Andes by bike qui nous mènera à la carretera central, la grande route partant de Lima vers la jungle. Nous avons pris l’habitude de pédaler au dessus de 4000m, sommes acclimatés et affûtés. À cours de gaz nous achetons un demi litre d’alcool à brûler et constatons que le petit réchaud artisanal fabriqué à Cusco par mes soins fonctionne parfaitement. Le liquide pénètre entre les parois emboîtées de la canette en aluminium, découpée avec précision, chauffe et monte en pression pour s’échapper par les perforations latérales. Il faut avouer que seule ma troisième réalisation fut la bonne, la première manquait de précision et la seconde s’était déchirée à l’emboîtement.

Viñas, Abra Turbo et l’estancia Lanca / 30 octobre-1er novembre

Cette journée d’entame est courte, comme à l’accoutumée. Le petit village de Viñas nous accueille à 16h sous quelques gouttes de pluie alors que les hommes du village sont réunis en assemblée. Ici encore la terre est sèche et nous peinons à trouver de l’eau. Les robinets publics ne dégorgent plus rien que de la poussière et nous essuyons plusieurs refus auprès des habitants avant qu’un jeune nous indique un robinet caché encore en service. Nous trouvons abri sous un porche et un thon-mayonnaise-courgette fera notre bonheur.

Attaquer un col en fin d’après-midi est toujours plus fastidieux que de bon matin, physiquement et moralement, car passer la nuit en altitude signifie dormir dans le froid essoufflé par le manque d’oxygène. L’incertitude de trouver un bon abri du vent au delà du col Turbo ajoute à la tension de fin de journée, le regard porté sur le soleil déclinant. À peine disparus derrière la cime le froid nous congèle. Il est temps de chercher notre ruine du soir. Après plusieurs inspectées en mauvais état qui surplombent un lac à demi asséché, nous jetons notre dévolu sur un enclos à bétail en pierre. Au loin une clôture en bord de piste indique la proximité d’une ferme, mais il est 17h30, il reste une heure de lumière avant la nuit sans lune, et la pente qui nous sépare d’une chaumière potentielle, notre fatigue et l’opportunité immédiate nous dissuadent de poursuivre. Une heure de jour. C’est le temps nécessaire pour quitter la route jusqu’à l’enclos, déblayer le terrain des pierres tombées du mur pour dégager l’espace et installer tente et affaires. À 19h nous sommes tout habillés dans nos duvets, sirotant une soupe vespérale devant notre série préférée. À 20h le silence nous enveloppe sous le firmament de notre nuit la plus haute, fraîche et isolée du parcours, à 4700m. La pampa traversée le lendemain nous mène à une petite estancia communale au bord d’un ruisseau. Les deux jours suivants sont fabuleux. Nous regrimpons à 5000m par une vallée désertique. Seuls quelques troupeaux d’alpagas nous regardent passer, gardés par les chiens et un couple de bergers à l’abri de leur choza, hutte de paille se fondant parfaitement dans le décor.  En toile de fond se dressent les montagnes rouges devant un ciel moutonné d’un puissant bleu azur. Au fond de la vallée se dresse un mur géant au pied duquel s’étend un lac magnifique, bordé par une zone d’algues appréciée des canards, et longé par la piste. L’effort en lacet mène à un second lac, puis une crête et enfin le col.

Désillusion touristique à Vilcas / 2-4 novembre

Une vallée pour une autre

Depuis la punta Pumacocha la vue porte à 50km à la ronde et se dépose sur une dizaine de lacs. À 4990m (encore !) nous égalons les nuages et dominons toutes les montagnes alentours. La descente immédiate est technique et vertigineuse. Là non plus nul véhicule ne passe. La nature reprend ses droits. 2000m de descente étalés sur 35km nous ramène à Tinco, les bras et tout le corps tremblants de vibrations. Le courage de mouliner plus avant dans la vallée nouvelle qui s’offre à nous nous échappe. Nous prendrons repos chez Myriam et sa mère qui tiennent une petite épicerie dans le village et nous offrent de passer la nuit au chaud dans une chambre vacante. Nous avons dévalé une gorge entière, nous allons en grimper une autre pour parcourir le crux de cette portion de la Great Divide : 7km de sentiers de randonnées où il faudra pousser. Le sentier file raide à flanc de colline, au dessus d’un fond de vallée immergé par une succession de lacs reliés entre eux par des cascades inclinées et verdoyantes.

Le tourisme gâche tout

Spectacle naturel et plaisir des yeux compensent l’accueil peu chaleureux des habitants de Huancaya et Vilcas, devenus (trop) touristiques pour leurs cascades. Les locaux sont froids, amers, cupides et indifférents dans ces montagnes où nous avons pris l’habitude de rencontres sincères, de sourires doux et de bras ouverts et solidaires, où les visages mates, ridés par le soleil, dissimulent des yeux brillants d’humanité. Dommage. À quelques kilomètres de notre étape à Vilcas, lors d’une courte pause pour boire un coup, un coup de feu retentit et fait tressaillir Noémie. Mon pneu arrière vient d’éclater ! La gomme, usée par 8500 km en toutes conditions n’a pas résisté à cette pierre aiguisée et vient de se déchirer sur 2 cm de long, laissant la chambre à air impuissante à l’abrasion qui explosa sur le champ. Moi qui était sceptique en emportant un pneu de secours, séduit par les choix légers et minimalistes pour plus de confort dans ces abruptes montagnes, me voilà bienheureux de posséder un pneu neuf pour continuer la route. Un pansement de secours en chambre à air nous aurait sauvé la mise jusqu’à Lima en son absence, mais nous aurions dû abandonner la dernière section de la Peru’s Great Divide jusqu’à Huaraz. À cet incident s’ajoutent mes colères du jour qui submergent ma patience lors d’un nouveau problème informatique, le comportement mesquin des locaux que je ne peux plus encadrer et la fatigue accumulée ces cinq derniers jours. Au matin du sixième, au pied de la difficulté majeure du parcours, une averse tombe tandis que nous nous préparons. Il est 6h du matin, je sens ma peau sèche et mes paupières qui collent. Noémie semble exténuée aussi, physiquement et émotionnellement. Après une courte concertation, un jour de repos nous fera le plus grand bien. Se remettre au lit, ne plus pédaler, boire chaud, écrire et trier les photos, une petite promenade au pied des cascades par le pont centenaire de Vilcas. Merci la pluie.

 

« Ici c’est comme ça maintenant. »

En discutant avec la maîtresse des lieux, j’en apprends un peu plus sur le développement de la région. Étonné des tarifs pratiqués, double à triple comparé à partout ailleurs, je l’interroge :

— Depuis deux ans la vallée est devenue touristique grâce aux cascades et aux lacs. L’agence à Lima s’occupe de tout : elle envoie des bus chaque weekend, gère le site internet et facebook. Régulièrement elle envoie quelqu’un ici pour nous conseiller, nous suggérer quels travaux minimums nous devons réaliser pour améliorer notre accueil et nos prestations.

À service égal notre chambre coûte désormais le double qu’hier, après négociation. Souvent en montagne la solidarité s’exerce traditionnellement et avec naturel. On nous a souvent offert l’hospitalité et même le dîner. Nous remercions souvent d’un pourboire mais lisons généralement la surprise chez notre hôte. Il ne font pas ça pour l’argent mais bien par générosité. Le vrai sens de l’hospitalité a un goût sucré en bouche et chauffe doucement le cœur. Cet accueil est l’occasion de découvrir l’autre dans ses coutumes et son quotidien. On s’interroge, on se regarde, on discute en partageant une tâche, un moment. On se dévisage sans rien dire, on se découvre et souvent on se rappelle que nous sommes tous Hommes. Dans les regards transmettant l’empathie, dans les besoins primaires, d’où le bonheur simple de partager un repas. Dans la douleur et la souffrance aussi.

Ici c’est donc différent. Les villageois ont pris l’habitude de recevoir chaque weekend les touristes, et de toujours recevoir de l’argent, le plus possible, en échange. Ils ont appris la marchandisation des services et l’ont poussée à outrance pour un public qui je suppose vient plus voir le charme des lieux que celui des hommes. Il faut payer cher ses repas et son lit, mais aussi l’entrée au village « pour être là », l’usage des toilettes et l’eau. Je m’indigne tout en sachant que ce type de business « plume-couillon » se répand depuis Cusco tel un virus.

— Ici c’est comme ça maintenant. Avant il était normal d’inviter les gens de passage chez soi. Aujourd’hui nous avons tous un restaurant et des chambres à louer. Ici c’est le futur Cusco. L’agence envoie de plus en plus de monde. Il faut qu’on se prépare. Et les tarifs vont encore grimper.

— Je suis peiné que notre rencontre se limite à de la consommation et de l’argent. Noémie et moi ne sommes pas venus en bus par le biais d’une agence, mais à vélo pour rencontrer les gens du village. Il n’y a plus un sourire sur vos lèvres, les visages et les cœurs sont clos.

La cascade et le pont centenaire sont certes très beaux, pittoresques, mais sans l’amour des hommes qui y vivent ça ne vaut pas la peine de venir ici. On peut comprendre sans doute le désir de se développer en transformant une zone rurale traditionnelle en manne touristique, l’envie de gagner en confort de vie, et d’offrir un avenir différent à ses enfants. Mais si pour cela on doit mettre de côté ses valeurs familiales et traditionnelles, voire vendre son âme au diable, le bonheur ne s’échappe-t-il pas ?

Je constate que mon hôte reçoit le message, mais fière, se retranche derrière ses défenses.

— Ici c’est comme ça maintenant. Nous avons encore des vaches à lait et faisons du fromage que nous exportons à Huancayo, à 4h de route d’ici. Par contre plus personne ne travaille la terre. Il fait trop froid. On achète tout à Huancayo, et cela coûte cher, mais avec l’argent du tourisme c’est mieux.

Bivouac d’altitude / 5 novembre

On repart ce samedi matin contents de quitter les lieux avant l’arrivée des premiers touristes de fin de semaine. La rivière est d’un vert d’eau pastel tâché d’un autre vert plus sombre. Peu profonde, au lit sableux et translucide, elle s’écoule paisiblement sous le regard des oies sauvages toujours en couple. Blanches aux ailes noires. Des canards ici et là. Un couple de chevaux s’esbroufe la crinière en pagaille. Nous remontons la vallée par un sentier de randonnée, enchantés par la poésie du lieu.

C’est sous la grêle que nous repartons l’après-midi. La sieste, allongé sur les chaises en enfilade du petit restaurant, qui suivit immédiatement la truite bien grasse pêchée non loin de là, fut récupératrice mais repousse le départ. La météo n’arrange rien et nous pressons le pédalier pour franchir le col à 4700. Il fait 3°C, le ciel est gris. Le tonnerre gronde juste au-dessus de nos têtes. Les nuages, à moins de 50 mètres au dessus de nous, recouvrent toute la cumbre, le plateau d’altitude, et nous écrasent un peu plus chaque instant. Il neige, il pleut. Juste le temps de redescendre par une mauvaise piste à 4200m où il fait relativement plus doux et la nuit s’empare de nous, signalée par le clair de lune montant. Tandis que nous montons le camp en bordure de rivière, abrité par un rocher imposant nous gardant du vent, le ciel nocturne se dégage révélant une myriade d’étoiles brillantes, sans qu’aucune pollution lumineuse ne vienne limiter leur éclat.

Chicla-Oyon / 6-13 novembre

Le corps ne suit plus

La fatigue se ressent et au petit matin à Parquin, le réveil sur le sol du poste de soin qui nous offre l’hospitalité est plus que difficile. Un mal de dos terrible m’immobilise. Nous partons tout de même mais je doute de mes forces et, passant devant les thermes de Huancahuasi, je ne peux que me laisser tenter. Le bain et surtout la poussée d’Archimède soulage mon dos en compote. Nous repartons pour 1000m de positif. Tant bien que mal nous parvenons à Rapaz où deux jours de repos forcés ne suffiront pas à me remettre d’aplomb. Pendant la montée infernale et interminable, je suis incapable de pédaler. Dès que la pente s’accentue, le dos doit se bander pour donner appui aux jambes, sans même parler d’une position en danseuse. Ce gainage m’est impossible et chaque fois, je descends pour pousser à pied. Ma cordelette, reliée de la selle au épaules, sert à nouveau à tracter, soulageant le tonus dorsal qu’implique l’effort des bras. Noémie, extraordinaire, fait son bout de vélo, pose sa bécane sur sa béquille, rebrousse chemin et vient m’aider. Puis recommence, pendant 24km. Je suis si lent que même lorsque je parviens à tenir sur ma selle elle vient et me pousse encore allégeant l’effort à fournir. On en rigole nerveusement. On s’aide et on s’aime.

Convalescence à Rapaz

À Rapaz je suis un petit papy et peine à marcher sans douleur. Je dors jour et nuit. Nuits agitées et  réveils ponctués de crampes lombaires et abdominales. Noémie est au petit soin pour moi. Elle fait toutes les corvées pour me les éviter, mais s’impatiente de ces deux jours passifs où elle subit la situation. Les rôles sont inversés pendant les journées de vélo : c’est elle qui vient en aide et soutient alors que mon mal de dos impose son rythme. D’ordinaire, le poids repose plus sur mes épaules mais cette fois elle doit à la fois redoubler d’efforts physiques et prendre des décisions, m’encourager, garder confiance en elle. L’incertitude de la situation et de mon état, et la perte de contrôle sur les évènements l’éprouvent. Au troisième jour je sens bien que je suis faible mais nous sonnons le départ. J’ai peur de remonter sur mon vélo. Après le petit déjeuner, alors que nous paquetons et devrions déjà être partis, je me recouche sans prévenir et m’endors instantanément. Seuls les tissus savent, disait Rollin Becker, ostéopathe de renom, et mon corps, malgré le bouillon d’envie et d’émotions mêlées, sait ce qu’il faut faire. Après une heure de sommeil profond, puis une autre d’exercices de respiration, de visualisation, d’étirements et de méditation, je le sais, j’ai la force de reprendre le chemin avec prudence.

Tant bien que mal

La piste est en bon état au début mais ça ne dure pas. Dès que la pédale cède, quand le pneu dérape sur le sol sableux, je descends et pousse. Chaque caillou, la moindre irrégularité vrombit le long de ma colonne vertébrale. Mes muscles paravertébraux sont contracturés et tiraillent la structure osseuse. Mes viscères ne m’épargnent pas non plus, le rein gauche et le colon descendant en tête de file. Le plexus solaire brûle, et mes côtes basses crient à chaque inspiration. La douleur remonte entre les omoplates et lorsque je force un peu plus, jusqu’à la base du crâne. Seule solution pour finir cette journée de vélo : m’échapper mentalement. Je rêve éveillé de bonne nourriture, de recettes françaises. Depuis quelques semaines la France me manque et je m’y projette. À deux reprises, en plus des pauses classiques pour boire et reprendre son souffle, je m’allonge à même la piste pour soulager mon épine dorsale. Une main en contre-appui entre les pierres et les vertèbres les plus douloureuses. Je pratique tout ce que je connais d’exercices pour me détendre avant de trouver la force de continuer. Il faut avancer, petit à petit. À Oyon ce soir se posera la question d’arrêter la piste. Nous sommes à 300 km de Huaraz, notre objectif. Oyon offre une possible porte de sortie en 4h de bus pour Lima. Si mes souffrances persistent il devient ridicule de poursuivre ainsi et j’irai faire des examens. Noémie m’a déjà proposé plusieurs fois de prendre un bus mais j’ai refusé chaque fois, orgueilleux que je suis. Ma peine, c’est peut-être ça aussi : mon orgueil en excès qui s’écrase sous le poids de la difficulté. Une nouvelle occasion de faire preuve de patience quand je reste des heures alité, fébrile en chien de fusil envahi d’une sourde et sournoise douleur qui court le long de ma moelle. Une opportunité pour développer mon humilité dans l’épreuve, ressentir et accepter ma fragilité quand je souhaiterais soulever des montagnes.

Savoir renoncer

Finalement après un jour de repos complet à Oyon nous décidons effectivement de nous arrêter, mais retournerons à Lima à vélo, en deux jours et demi. C’est loin d’être un échec. Mon dos est correct, mais je ne souhaite pas prendre plus de risques en m’engageant pour 230 km avant la prochaine route bitumée. De surcroît, les pistes passent depuis la carretera central par de nombreuses mines encore actives et rouler au milieu des camions n’est pas excitant. La route n’est plus fabuleuse comme depuis le début. Et puis il faut être honnête : nous avons notre dose ! En 34 jours au départ de Cusco, dont 28 jours pédalés, nous avons parcouru 1559 km et grimpé plus de 30000 mètres de dénivelées, franchi 25 cols au dessus de 4500m dont 6 au-dessus de 4900. C’est le parcours le plus éprouvant que nous ayons emprunté depuis le début, dépassant en difficulté le sud lipez en Bolivie qui l’égalait en altitude mais pas en dénivelées (bien que l’autonomie et l’isolement furent plus accentués qu’au Pérou). C’est aussi un des circuits les plus merveilleux jamais foulé par nos roues, et les hommes et femmes dont nous avons croisé la route, pour une minute ou un jour, ont fait la richesse de notre voyage.

 

2 Commentaires

  1. Blondel's Gravatar Blondel
    27 avril 2017    

    Très heureux de lire vos récits avec de belles photos.

    • Asso Labalise's Gravatar Asso Labalise
      29 avril 2017    

      Merci Janick ! Content que ça te plaise ! 🙂
      A bientôt

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